La Liberté ÉDITO

Par Jean-Pierre Dubé

@jeanpierre_dube

La Liberté du 19 février 2014

 Moment de nostalgie. Centre culturel de Saint-Boniface. Environ 1970. Derrière un mur de béton, la moitié du vieux couvent des sœurs des SNJM, avenue de la Cathédrale, est le havre de locaux réservés aux artistes dans tous leurs états.

On peut y entendre gratter des guitares, répéter des dialogues, taper du pied et chanter à quatre voix mixtes à toute heure du jour et de la nuit. On peut y boire de la bière et fumer un joint tranquillement, rêvasser, discuter religion, sexe et politique.

Il y a la salle du 100 Nons, le théâtre du Cercle Molière, des ateliers, des loges, un restaurant et un bar, ouvert à l’occasion. Un grouillement bruyant et incessant sur les planches de bois craquant. Une trappe à feu qu’il fallait fermer.

Et puis arriva sur le boulevard en 1974 le Centre culturel franco-Manitobain (CCFM). Le nouveau directeur a enduré peu de temps. Jean-Louis Hébert avait connu l’autre lieu, il n’allait pas souffrir une lutte perpétuelle contre un mur d’administrateurs nommés par le gouvernement que seules émouvaient l’harmonie et la poésie des chiffres.

Moment de nostalgie. Le Foyer du CCFM. Environ 1990. L’immense cheminée flanquée de grandes fenêtres est le cœur d’un salon enfoncé, véritable fosse aux conversations, entouré de tables du bar-restaurant. Avec la Terrasse Daniel-Lavoie verdoyante, c’est un oasis au milieu du désert. On y tient des spectacles, réceptions et lancements autour d’un feu crépitant.
Après avoir épuisé les meilleurs promoteurs des arts, l’éléphant gris se vida peu à peu et se transforma en centre de location de salles.

Il y eut un soir, il y eut un matin d’octobre 2005. À cette heure inqualifiable de 6 h 00 s’ouvrit un restaurant Chez Cora. La chaîne avait investi 800 000 $ pour construire une cuisine, murer Le Foyer et installer 130 places. Au moins, ce n’était pas un Salisbury House.

Le bail de dix ans ne sera pas renouvelé, aurait récemment décidé le CCFM. Cora connaissait le risque. Le partenaire d’affaires de Chez Cora est néanmoins indigné.
Clément Perreault dresse un bilan impeccable : une bonne table, 30 emplois bilingues, 90 000 clients par année, des commandites d’activités locales, un revenu annuel de 56 000 $ pour le CCFM. Mais voilà : Cora ferme à 3 h 00 de l’après-midi.

Moment d’ignominie. Saint-Boniface by night. Récemment. Le souper est terminé, on emmène la visite de l’extérieur du Manitoba prendre un coup dans le French Quarter. On frappe un mur au CCFM, qui dort sans rêver. Garage Café? On entend la musique malgré le bruit des camions avant même de voir la file d’attente. Partout autour, le couvre-feu.
Le CCFM s’est-il réveillé à l’idée qu’un milieu artistique qui se respecte commencerait seulement à s’animer en fin d’après-midi? Que Cora et sa clientèle ont peu à voir avec les arts? Que c’est de 6 h 00 du soir à 3 h 00 du matin qu’il faudrait ouvrir les portes?

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et le CCFM a pris un pas dans la bonne direction, comme Winnipeg l’an dernier avec le choix de Chez Sophie sur l’Esplanade Riel. Trouvera-t-il un restaurateur capable d’alimenter sa mission artistique?

La langue comme la culture, ça demande une très bonne table.

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