La maquette d’une statue à la mémoire de Georges Forest a été dévoilée le 7 février dernier par un comité qui désire assurer l’érection de cette statue à un coût de 175 000 $. Ce montant sera prélevé par une collecte de fonds dont le lancement a été annoncé par la même occasion.

Marcien Ferland avec le sculpteur Miguel Joyal, lors de la présentation de la maquette de la future statue de Georges Forest.
Marcien Ferland avec le sculpteur Miguel Joyal, lors de la présentation de la maquette de la future statue de Georges Forest.

Le comité compte sept personnes, incluant son porte-parole, Marcien Ferland, et n’est apparemment lié à aucun organisme(1).

Dès le départ, l’annonce a suscité de la controverse. D’abord, le comité a annoncé son intention d’ériger la statue dans le parc Provencher. Cette décision, prise par le comité, a été contestée immédiatement par Claude Forest, fils de Georges, qui préfèrerait voir la statue installée sur l’Esplanade Riel, appuyé d’un autre détracteur, Léo Dufault.

Or, il s’avère qu’il existe au moins deux projets de commémoration ou d’interprétation historique dans le vieux Saint-Boniface. L’un, désigné le Parcours Riel-Forest, présenterait une série de tableaux interprétatifs sur l’évolution du statut du français au Manitoba. Par contre, l’organisme Rivers West désire raconter l’histoire de la colonisation de la rivière Rouge de 1818 à 1914 au moyen de tableaux placés le long de la rive entre le pont Norwood et le pont Provencher.

| Trop de projets commémoratifs?

Il existe déjà plusieurs monuments ou statues, commémorant d’illustres Métis ou francophones, dont le plus imposant est certainement celui à la mémoire de La Vérendrye, érigé en 1938 dans le parc La Vérendrye en face de l’Hôpital Saint-Boniface, pour commémorer le deux-centième anniversaire de l’arrivée de cet illustre personnage dans l’Ouest. Il y a aussi trois statues à la mémoire de Louis Riel, dont l’une, dans un style classique, devant le palais législatif du côté de la rivière Assiniboine, la deuxième sur le terrain de l’Université de Saint-Boniface (USB) et la troisième, un buste, devant le Musée de Saint-Boniface. Par ailleurs, un parc a été aménagé du côté nord-est du pont Provencher à la mémoire de Joseph Royal (mais sans statue commémorant cet éminent personnage). On y a installé récemment une plaque dédiée au journal La Liberté.

Quel est le lien, le fil conducteur, entre toutes ces commémorations? La réponse est simple : il n’y en a aucun. Avec ces nouveaux projets qui foisonnent, il me semble que la communauté francophone du Manitoba devrait prendre résolument la situation en main afin d’assurer un processus global rationnel pour les commémorations franco-manitobaines.

On pourrait peut-être envisager la création d’une Commission permanente des commémorations franco-manitobaines. Pour démarrer le processus, la Société franco-manitobaine (SFM) pourrait déblayer le terrain en établissant un comité sur les commémorations, qui serait chargé d’élaborer le mandat d’une telle commission, ses membres et le processus de nomination de ses membres. Pour assurer la plus grande impartialité dans ses décisions, il serait préférable, par exemple, que les membres de la nouvelle commission soient nommés d’office. Ses membres pourraient comprendre, par exemple, d’office :

  • Le président-directeur-général de la SFM;
  • Le recteur ou la rectrice de l’USB;
  • Le directeur ou la directrice de la Société historique de Saint-Boniface;
  • Le directeur ou la directrice du Musée de Saint-Boniface.

Si l’on voulait donner une allure encore plus « officielle » à cette commission, on pourrait même considérer l’ajout d’un juge francophone de la Cour d’appel du Manitoba, nommé par le juge en chef, puisqu’il semble bien acquis maintenant qu’il y aura toujours au moins un juge francophone à ce tribunal. Une fois un mandat et son membership établi, on pourrait passer formellement à la création de la commission par résolution adoptée à la prochaine assemblée générale annuelle de la SFM.

| Des Franco-Manitobains oubliés?

Enfin, soulignons qu’un certain nombre de personnages franco-manitobains illustres méritent, et ce depuis longtemps de par leurs œuvres, qu’on leur accorde l’honneur d’une statue. On pourrait commencer au 19e siècle (puisqu’il y aurait consensus assez facilement) avec les Mgr Alexandre Taché, l’honnorable Joseph Royal et l’abbé Noël-Joseph Ritchot (qui a déjà une plaque commémorative à son honneur sur le terrain du Palais législatif). À notre époque, au moins trois personnages ont contribué plus que Georges Forest au développement soutenu de nos institutions, soit le juge Alfred Monnin, Mgr Maurice Baudoux et le député Laurent Desjardins. Leurs noms devraient certainement être considérés éventuellement par la commission.

Une des tâches de la commission serait d’assurer l’intégrité artistique de projets concrets de commémoration. Il est très douteux que l’on puisse réaliser une telle intégrité dans l’état confus actuel des choses. Il serait sans doute préférable que l’on « centralise » les commémorations dans un seul endroit, que ce soit une piste d’interprétation historique dans le parc Provencher ou au centre du boulevard Provencher, ou encore un aménagement plaisant de statues, par exemple autour du monument de La Vérendrye. On pourrait s’inspirer peut-être du Monument aux Valeureux, un ensemble de neuf bustes et cinq statues érigé au coin nord-est du Square de la Confédération le long du canal Rideau à Ottawa près du Château Laurier. Il est à noter que ce projet, conçu et réalisé par les deux mêmes artistes, est une grande réussite en son genre et n’a vu le jour qu’après des années de consultations publiques entreprises par la Commission de la capitale nationale.

Chose certaine, il faut éviter désormais que nos statues commémoratives foisonnent un peu partout à Saint-Boniface et ailleurs au gré des caprices d’individus ou de groupes privés. Le coût financier éventuel en sera sans doute beaucoup plus élevé et l’impact commémoratif et pédagogique considérablement amoindri.

Raymond HÉBERT

(1) Voir La Liberté du 12 février, p. A3.

1 COMMENTAIRE

  1. Le problème, à mon avis, lorsqu’on « officialise » l’histoire, ou encore la façon de faire valoir notre histoire, c’est qu’on risque de tomber dans l’hagiographie. En voulant établir l’importance de l’un ou l’autre personnage historique, on en dit plus sur nous-même et notre époque.
    Ainsi, le monument LaVérendrye de 1938 avec l’autochtone à genoux, reflète l’interprétation clérico-nationaliste du 19e et début du 20e siècles de l’élite catholique canadienne-française, tandis que le bronze Aulneau-LaVérendrye érigé une trentaine d’années plus tard dans le cimetière de la paroisse Cathédrale l’est un peu moins. Le monument LaVérendrye de 1938 est l’aboutissement d’un rêve de Mgr Alexandre Taché qui a béni, si je ne m’abuse, la pierre angulaire du monument, érigé quelque 45 ans après sa mort. Le bronze Aulneau-LaVérendrye sert à marquer où sont ensevelis les restes des « martyrs du lac-des-Bois ».
    Georges Forest est un personnage incontournable de l’histoire du Manitoba. Ça on le sait, et je parie qu’un bon nombre d’anglophones manitobains le savent aussi. Et pour avoir mené sa cause, souvent seul contre l’opposition d’organismes officiels, jusqu’en Cour suprême, il s’est taillé une place dans l’histoire de la province. Il a fait autre chose: mouvement des caisses et mouvement coopératif, Festival du Voyageur, etc. Mais il sera toujours là, dans nos livres d’histoire, plus grand que nature, parce qu’il a refusé d’accepter une contravention unilingue. Et il aura sa statut à cause de l’abolition de la Official Language Act. Ce que ne pourront jamais réclamer Baudoux, Monnin ou Desjardins.
    Dans ce dossier, je plaide donc pour le maintien d’un peu d’anarchie. Le Riel devant l’Université de Saint-Boniface de LeMay-Gaboury a été un cadeau inespéré, grâce à la Manitoba Metis Federation qui voulait un Riel plus « officiel », moins tout nu, sur les terrains de l’Assemblée législative du Manitoba. Le Riel devant le musée est l’œuvre d’un groupe de personnes qui ont voulu marquer le 100e anniversaire de la pendaison de Riel. Et le résultat, brillamment réussi à mon avis, reflète cette détermination de cette poignée de personnes très terre-à-terre qui étaient, je dirais, plutôt allergique à l’officiel.
    On peut se mettre d’accord sur une chose: ne touchez pas à l’esplanade Riel. Ce n’est pas la place pour y étaler nos biens-heureux. Mais pour le reste, eh ben, si le comité réussit à trouver l’argent, prenons ça pour ce que c’est: un appui communautaire, un vote en faveur d’un geste, un mouvement populaire, de courte durée certes, qui ferait l’orgueil de nos chers organismes.

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