Comment faire connaître davantage aux jeunes la contribution des soldats canadiens, notamment celle des Franco-Manitobains, à la victoire des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale, alors que nos vétérans disparaissent?

Alfred Monnin, en France en 1944.
Alfred Monnin, en France en 1944.

Près de 18 000 soldats canadiens ont participé, le 6 juin 1944, au débarquement du Jour J et à la subséquente campagne militaire en Normandie, lors de la Deuxième Guerre mondiale. Environ 5 000 sont morts lors des premiers mois de combat, lutte qui a mené à la libération de l’Europe, jusqu’alors étouffée sous le joug Nazi. Or 70 ans plus tard, le souvenir de leur lutte disparaît-il avec la mort des nombreux vétérans, dont l’âge frôle aujourd’hui les 90 ans?

« La question est bien épineuse, surtout dans le cas des Franco-Manitobains, confie l’historienne, Jacqueline Blay. Amener des témoins dans la salle de classe pour s’entretenir avec des jeunes, qu’ils soient de niveau élémentaire ou universitaire, c’est toujours payant. Mais des anciens combattants de chez nous qui pourraient en parler, un bon nombre, comme l’ancien juge, Alfred Monnin, se sont éteints. Les autres sont souvent en mauvaise santé, et ont donc passé l’âge où ils accepteraient de visiter un groupe de jeunes. »

Une autre difficulté : les ressources historiographiques sur les vétérans de la Deuxième Guerre mondiale dans la communauté sont quasi-inexistantes.

« Pour la francophonie manitobaine, il y a un gros trou, lance Jacqueline Blay. Lorsqu’on se met à fouiller les documents de l’époque, on a peu de choses qui viennent du Manitoba. Même La Liberté se fiait, entre 1939 et 1945, aux reportages des agences de presse. »

Le directeur général de la Société historique de Saint-Boniface (SHSB), Gilles Lesage, estime que la situation est « peu évidente » pour le chercheur voulant obtenir des documents dans le but de renseigner la jeunesse.

« Il y a des ressources sur la Première Guerre mondiale, notamment le livre Lettres des tranchées, qui présente la correspondance des trois frères Kern de Saint-Claude, rappelle-t-il. Bien qu’au départ, il faut se rappeler que ces frères s’étaient enrôlés dans l’armée française. Nous n’avons rien d’équivalent, en termes de contenu, relatant l’expérience du soldat canadien pour la guerre de 1939 – 1945. Plus généralement, on peut parcourir le livre Derrière les barbelés des nazis, souvenirs du curé Florent Labonté qui avait été placé dans un camp de concentration, alors qu’il était séminariste en France. Mais on est très loin de l’expérience du soldat. Pour l’instant, il faut se contenter des quelques témoignages présentés dans des articles de La Liberté, souvent pour marquer le jour du Souvenir. » (1)

Selon Gilles Lesage, il est possible que la Deuxième Guerre mondiale demeure « encore trop récente ». « Les lettres, ou encore des souvenirs écrits ou enregistrés, ainsi que d’autres artéfacts doivent sans doute exister dans plusieurs collections familiales, avance-t-il. Il est possible qu’avec le temps, la SHSB obtienne de tels documents. Ce serait une grande richesse pour la commu­nauté. Entre-temps, la collecte de documents, la recherche et l’écriture d’un ou de plusieurs livres sur le sujet restent un projet à réaliser. Mais il faut également se rappeler qu’un bon nombre de vétérans n’ont pas voulu parler de la guerre. »

Le fils d’Alfred Monnin, Bernard Monnin, confirme en effet que son père « n’en a presque pas parlé ». « Jeunes, mes frères et moi lui posions parfois des questions, mais il ne voulait rien savoir, déclare-t-il. Même à la table avec un invité d’Ottawa, qui était lui-même vétéran, il refusait de célébrer ce qu’il avait vécu. Il ne voulait glorifier ni la guerre, ni le militarisme. J’estime également que pendant de nombreuses années, le souvenir était trop près. »

Or plus le temps avance, moins les faits agressent la mémoire. À l’âge de 75 ans, Alfred Monnin s’est rendu en Normandie pour commémorer le 50e anniversaire du Jour J. Et il s’est mis à parler. Mais à ses petits-enfants.

« À la grande surprise de mon père et de mes oncles, grand-père Alfred a répondu à mes questions sur la guerre, raconte Christian Monnin. Il a aussi fait des partages semblables avec ma cousine, Isabelle Monnin. Lors d’une de mes visites hebdomadaires chez lui, il m’a montré le couteau qu’il avait conservé – une dague d’un officier de la S. S. Et il m’a raconté comment, jeune marié, il avait réussi à faire monter ma grand-mère, Denise, à bord du train militaire à destination d’Halifax, peu après sa période d’entraînement à la base de Shilo. Un autre soldat franco-manitobain, qui était également à bord, en avait fait autant en faisant de son épouse une passagère clandestine.

« Grand-père Alfred craignait beaucoup ne plus revoir sa douce moitié, poursuit-il. En effet, son ami franco-manitobain est mort en Europe. Alors on comprend sa crainte. Il n’empêche que, comme la plupart des personnes de sa génération, il avait un sens du devoir. C’est une génération remarquable. J’admire la rigueur de mon grand-père, qui est allé se battre et, une fois rentré au Manitoba, s’est tout de suite réintégré pour bâtir la société canadienne qu’on connaît aujourd’hui. C’était un honneur pour moi de visiter avec lui le monument de guerre, au cimetière de la Cathédrale, lors du jour du Souvenir. »

(1) On peut lire un témoignage d’Alfred Monnin sur ses expériences de guerre dans La Liberté du 5 novembre 1999.

Daniel BAHUAUD

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