Le retrait prochain du gouvernement fédéral du Centre de services bilingues de Saint-Boniface interpelle à plus d’un titre. En effet, maintenant que la députée de Saint-Boniface et ministre responsable des Langues officielles, Shelly Glover, confirme qu’il s’agit d’un fait accompli, il faut poser de nombreuses questions.

Tout d’abord : qui a été consulté? Les partenaires provinciaux et municipaux, la communauté franco-manitobaine? Qui a estimé que le centre de Saint-Vital devait être choisi, contrairement à celui de Saint-Boniface?

Le symbole de la décision frappe car, après tout, le centre de Saint-Boniface au 614 rue Des Meurons est le premier des six centres de services bilingues, le centre phare. D’autre part, dans le District Riel (Saint-Boniface, Saint-Vital et Saint-Norbert), Saint-Boniface a plus d’institutions que Saint-Vital.

Pourquoi avoir préféré Saint-Vital? Et, surtout, pourquoi ne pas conserver les deux, étant donné la densité démographique francophone du District Riel? Faut-il diviser pour régner?

Les deux communautés ont une riche histoire, mais Saint-Boniface est tout de même le lieu historique de la francophonie manitobaine, et on y trouve au mètre carré la majorité des institutions et des organismes. Saint-Vital a une personnalité différente et ses plus ardents partisans admettront que le centre de services sur la St.Mary’s n’est pas aussi central qu’à Saint-Boniface. Quant à l’avenue Portage, il y a bien d’autres défis.

La ministre invoque à Saint-Boniface une baisse de la demande de services : de la part de qui? Des anglophones, des francophones? À quel niveau? Fédéral ou également provincial et municipal? S’agit-il de la mise en œuvre d’un concept fédéral de rentabilité, qui impose de nouvelles frontières?

Dans ce contexte d’évaluation administrative, il faut rappeler que les centres de services existent pour répondre au concept de « l’offre active de services » et non pas de la « demande de services ». Ils sont issus du rapport Chartier (1998), Avant toute chose, le bon sens, qui met en évidence que le gouvernement est au service des contribuables, et non pas l’inverse.

Symboliquement et concrètement, ces centres sont le résultat et l’héritage des combats de Georges Forest, de Roger Bilodeau, et d’une communauté, qui a été harcelée à cause de ses droits constitutionnels. Depuis leurs début ces six centres bilingues symbolisent une paix sociale durable, pour que chacun – anglophone ou francophone – y trouve son compte et ses services. Comparée au concept de la rentabilité, cette paix sociale demeure importante.

Services Canada est également disponible en ligne et par téléphone : le résultat cohérent de ces stratégies est que le service en personne connaît une baisse, ce qui motive aujourd’hui le retrait de services en personne. La logique est circulaire.

La ministre Glover mentionne plus particulièrement les aînés et leur usage de services sur Internet : ont-ils et auront-ils dorénavant le choix? Entre se déplacer jusqu’à Saint-Vital ou sur l’avenue Portage, ou trouver le service en ligne ou par téléphone, ils choisissent en fonction de leurs moyens, comme tous les contribuables. Néanmoins, le service en personne peut être nécessaire ou indispensable, pour cause de complexité, parfois avec l’âge. Et qu’en est-il des autres segments de la population?

Pourquoi est-il acceptable qu’un contribuable soit obligé de se déplacer contrairement aux principes du Rapport Chartier? Quels rôles pour la partie VII de la Loi sur les langues officielles et de la Politique des services en français du Manitoba, qui prennent leur source dans les principes fondamentaux des régions désignées et de l’offre active? Cette décision administrative complique maintenant la relation avec le contribuable. Est-ce acceptable?

Ce retrait fédéral remet en question les analyses du premier ministre Greg Selinger et de la sénatrice Maria Chaput, ainsi que leurs conclusions : un francophone est un parlant français. Point. Il a droit à des services dans la langue de son choix, dans une région désignée.

Les réactions communautaires illustrent le malaise de la francophonie manitobaine : si Ottawa peut se retirer ainsi de ce centre, quelle sera la prochaine cible? Où commence et où s’arrête la rationalisation des ressources et la rentabilité du service public, notamment en milieu minoritaire? Enfin, si les francophones refusent ce retrait fédéral, ils donnent l’impression d’être des citoyens en faveur du gaspillage : est-ce vraiment la réalité?

La tenue prochaine des États généraux sera l’occasion idéale de faire le tour des vulnérabilités du Manitoba français, autant que le bilan de ses acquis institutionnels. Chacun représente, historiquement parlant, des milliers d’heures de bénévolat et d’engagement pour une francophonie améliorée. Lorsque certains acquis disparaissent, on constate un obstacle à l’épanouissement d’une communauté qui n’a normalisé sa vie quotidienne que depuis 1994, date du plein contrôle de la gestion scolaire.

Faudra-t-il alors revoir le Rapport Chartier et remonter aux barricades? Autant de questions sans réponse.

Jacqueline Blay

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