La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 13 mai 2015

Voilà donc 145 ans, le 12 mai très précisément, une majorité de députés fédéraux créait une micro-province perdue dans l’immensité des nouvelles terres récemment acquises à l’ouest par Ottawa. Dans la tête du premier ministre John A. Macdonald, le Manitoba n’était qu’une concession minimaliste faite à ces Métis têtus de la Rivière-Rouge qui avaient osé résister au Dominion du Canada.

La résistance de 1869-1870 avait été menée par les Métis canadiens-français sous l’impulsion de Louis Riel et de son irremplaçable mentor, l’abbé Noël Ritchot. Leur objectif était simple : obtenir des garanties pour avoir le droit de rester eux-mêmes. Sur le coup, les chefs métis et leurs alliés purent croire qu’ils avaient fait dévier le cours de l’Histoire, celle dont le moteur est la domination du plus fort sur le plus faible.

Mais ces droits à des terres, à leur langue et leur religion ne valaient guère plus que le papier sur lequel ils avaient été rédigés. La naissance du Manitoba fut un quasi-miracle de courte durée. À peine arrivées dans l’ancienne Colonie de la Rivière-Rouge en août 1870, les troupes venues de l’Est se comportèrent comme des conquérants en terre étrangère. Ils s’imposèrent brutalement, sûrs de leur supériorité face à ces sauvages et autres demi-civilisés qui avaient osé se rebeller.

Or rien ne pouvait être plus faux, plus injuste, plus ignorant que cette perception venue d’un monde où l’Indian Country n’était que synonyme de mœurs barbares. Car ces tout nouveaux Canadiens que le Maître voulait soumettre afin d’assurer le triomphe de l’Empire britannique avaient tout au contraire fait preuve de la plus haute humanité.

La vérité historique exige en effet de dire que le pari de Riel et de Ritchot a réussi uniquement parce qu’un esprit d’unité prévalut au sein de la population. Un remarquable accomplissement face aux multiples tentatives tordues des Canadians de l’Ontario pour diviser les Métis protestants anglophones et les Métis catholiques francophones et ainsi tenter d’empêcher la création d’une nouvelle province.

Parmi les plus belles expressions de cette volonté de faire passer la solidarité humaine des habitants de la Rivière-Rouge avant toutes considérations politiques, religieuses ou culturelles, il faut citer ces paroles d’un des membres de l’Assemblée législative mise en place pour négocier l’entrée du pays au sein de la Confédération canadienne. William Tait avait déclaré dès la fin novembre 1869, en réaction aux fomenteurs de trouble : « We sit opposite to those who have been born and brought up amongst us, ate with us, slept with us, hunted with us, traded with us, and are of our own flesh and blood. I for one cannot fight them. I will not imbue my hands in their blood. »

Malheureusement, les Néo-Canadiens de l’Ouest ont vite été pollués par les mentalités politiques cultivées depuis des générations dans l’Est. Métis et Canadiens français ont vu leur influence réduite à presque rien en l’espace d’une quinzaine d’années. Après la pendaison de Louis Riel en 1885, les jeux étaient politiquement faits. Mais l’esprit métis a la dent dure.

Le modèle d’uniformisation sociale imposé par les Ontarians a commencé à s’effriter dans les années 1960, lorsque les petits de la terre entière secouèrent les grilles mentales de la colonisation. Au Manitoba, la lumière de l’esprit d’ouverture est rentrée toujours plus fort par le biais des revendications des francophones et des Métis. L’impensable est arrivé en 2008 lorsque la Province du Manitoba a décrété férié le troisième lundi de février en le baptisant Journée Louis Riel Day.

Cette percée symbolique qui revient chaque année au temps du Festival du Voyageur pourrait devenir la porte d’entrée pour faire connaître aux Manitobains la vérité sur la naissance de leur province. Cette prise de conscience est la condition sine qua none à l’émergence d’un nouveau climat de respect pour arriver à dépasser les divisions de races/classes/langues qui nous handicapent collectivement. Faire advenir une communauté humaine qui mette, comme en 1869-1870, notre humanité avant les étiquettes qu’on se colle les uns aux autres, voilà la vraie coalition des bonnes volontés dont nous avons besoin pour guérir le Manitoba. À cet égard, le rôle moteur des francophones/bilingues est déjà bien inscrit dans l’histoire du Manitoba par l’évidente exigence du devoir de s’affirmer pour se soustraire à la régression vers l’unilinguisme.

Dans la perspective du 150e de la Province du Milieu en 2020, il n’est pas inutile de rappeler que la Keystone Province, charnière essentielle entre l’Est et l’Ouest, porte un nom qui, dans une de ses traductions possibles, signifie « Là où l’Esprit souffle ». Aux Manitobains de choisir en pleine conscience historique entre l’esprit de division et l’esprit d’unification.

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