La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 27 mai 2015

Un évènement historique d’une portée incalculable eut lieu voilà exactement 69 ans, jour pour jour. Le dimanche 27 mai 1946 entrait en onde la radio des francophones du Manitoba. Il s’agissait de CKSB, un petit poste privé dont la survie ne serait acquise qu’en 1973, lorsqu’il fut pleinement intégré au réseau de Radio-Canada par la volonté politique du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau.

En ces temps d’incertitudes qui pèsent aujourd’hui plus que jamais sur le diffuseur public, boudé depuis une bonne vingtaine d’années par les gouvernements fédéraux de tous poils, CKSB s’avère un bon baromètre de la faveur dont jouit le service public auprès des politiciens fédéraux.

Lorsque dans les années 1920 la technologie évolua au point que la diffusion de programmes radiophoniques devint accessible au commun des mortels, un défi d’une ampleur auparavant insoupçonnable se présenta aux défenseurs du fait français dans l’Ouest canadien. Car la magie de la radio, qui effaçait la grande solitude des habitants des Prairies, était irrésistible et unilingue anglaise.

Les défenseurs d’une vie canayenne dans l’Ouest reprirent espoir lorsque les nationalistes canadiens-anglais de la Canadian Radio League finirent par convaincre le gouvernement fédéral d’établir un service radiophonique public, un modèle alors étranger à la mentalité nord-américaine. La CBC fut formée en 1936 sur le modèle de la BBC. Québec oblige, elle dut se donner un (maigre mais essentiel) bras francophone : Radio-Canada.

Grâce au service public, la porte venait de s’entrouvrir. Un infime noyau de chefs canadiens-français dans l’Ouest put alors réclamer un service radiophonique en français au nom du droit à l’égalité. Ces réclamations étaient tellement inimaginables dans le contexte One Nation One Language de l’époque qu’il fallut l’incertitude de l’issue de la Deuxième Guerre mondiale pour que les apôtres de la radio française dans l’Ouest obtiennent en juin 1944 la permission fédérale de mettre sur pied un poste de radio privé à Saint-Boniface. Il fallut deux autres années d’efforts acharnés avant que le rêve impossible ne devienne une réalité canadienne.

La venue au monde de CKSB créa un formidable électrochoc positif dans les esprits. L’émerveillement initial était à la mesure du renoncement à l’avenir dans lequel la très large majorité de la population de langue française s’était enfermée. D’une journée à l’autre, le français pénétra abondamment dans les foyers, prouvant par le fait même que cette langue, à laquelle n’était plus viscéralement attachés que d’ardents patriotes, possédait encore une force d’attraction populaire. Car elle savait exprimer la modernité.

Pourtant, entre l’envie d’écouter du français et la nécessité de contribuer des sous pour assurer l’existence du poste, il y avait un gouffre infranchissable pour la plupart. CKSB survécut de peine et de misère jusque dans les années 1960 par le dévouement d’un personnel mal payé et l’acharnement de son fidèle gérant, Roland Couture. Ce sont les velléités d’indépendance des Québécois qui sauvèrent CKSB. Au nom de la sacro-sainte unité nationale, Ottawa ne pouvait plus laisser tomber le poste et fit un usage politique du service public en veillant à ce que Radio-Canada achète la station.

Si bien que depuis maintenant 42 ans, les émissions proposées à CKSB sont le reflet des possibilités financières dont dispose le diffuseur public ; ainsi que des orientations prises par la haute direction, dont le souci principal est de bien prendre soin de Montréal, puis du Québec et ensuite des autres régions canadiennes, puisqu’il n’y a pas moyen d’échapper complètement aux obligations fixées par le CRTC.

À l’heure actuelle, les moyens financiers limités et les nouvelles orientations stratégiques prises par CBC/Radio-Canada pour asseoir sa présence sur Internet font que CKSB a de plus en plus de mal à offrir une programmation locale forte, à l’exception de l’information. Par ailleurs, en février 2015 Pierre Guérin, le directeur des services français, régions Ouest, a publiquement qualifié d’ « anomalie » le fait que les employés de CKSB étaient encore physiquement séparés du reste de CBC/Radio-Canada à Winnipeg.

Ce n’est donc vraisemblablement qu’une question de temps avant que la bâtisse au 607 rue Langevin ne soit vendue. L’Université de Saint-Boniface pourrait-elle y trouver la place pour donner vie à ce programme en communications souhaité depuis si longtemps? Transformer le mythique lieu d’origine de CKSB en centre d’excellence pour de futurs communicateurs venant du Canada et du monde entier, voilà un projet un peu fou qui honorerait les pionniers du poste. On peut même y rêver en osant croire qu’un peu de l’esprit de CKSB continuerait de flotter dans l’édifice.

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