Par Bernard Bocquel

La Liberté du 10 juin 2015

L’histoire pourrait bien un jour retenir que les États généraux qui se déroulent en ce moment ont redonné à l’aventure « en français » au Manitoba une nouvelle dynamique. Et que dans cette relance historique, les médias publics francophones ont apporté une contribution essentielle.

Sans sous-estimer le rôle de certains réseaux personnels qui ont servi et servent de relais aux organisateurs, il est évident que les initiatives prises par La Liberté (cafés citoyens publics) et Radio-Canada (cafés à quatre à CKSB) ont stimulé l’intérêt pour les États généraux. La large couverture accordée aux cafés citoyens y contribue aussi.

Il est d’ailleurs nécessaire de souligner que le travail des journalistes comporte en l’occurrence une exigence supplémentaire, puisque la plupart des participants aux cafés citoyens publics ont été cités dans La Liberté sous couvert d’anonymat. Aucune voix n’a pour l’instant critiqué ce choix éditorial en laissant entendre, par exemple, que les propos tenus pourraient être inventés. Cela montre bien le crédit qui est accordé aux journalistes. Dans ce monde surmédiatisé où la méfiance, voire le mépris à l’endroit des journalistes, sont devenus une attitude à la mode, cette confiance à l’endroit des professionnels de La Liberté et de Radio-Canada vaut d’être soulignée.

Il semble au demeurant bien admis que la possibilité pour les gens de parler sous anonymat a le mérite de libérer la parole dans un petit monde où la loi du silence rend souvent la vie plus simple, au risque cependant de l’étouffer. Au stade d’évolution actuel de la francophonie manitobaine, le fait que des gens soient prêts à s’exprimer publiquement sur des préoccupations qui rongent leur cœur constitue une nouvelle en soi. D’ailleurs, tout le monde sait très bien que les propos anonymes relevés par les journalistes reflètent l’essentiel de ce que la plupart pensent tout bas. À tout le moins aux yeux des personnes qui ont décidé de s’investir, c’est-à-dire de regarder en vérité l’état des lieux de la francophonie manitobaine.

Et c’est pourquoi, en pleine conscience de se sentir porte-parole d’une majorité silencieuse, les participants aux cafés citoyens publics accueillent avec intérêt des journalistes, dont la présence n’a nullement nuit aux témoignages des participants ; et sans doute bien au contraire. Car si un représentant des médias est présent, c’est donc que la prise de parole est jugée importante.

Dans le même souffle, il importe aussi de dire que la responsabilité sociale, essentielle pour nourrir le débat public, dont La Liberté et Radio-Canada s’acquittent, s’effectue au mieux de leurs moyens respectifs. Des moyens qui sont, soulignons-le avec force, relativement limités. Il n’est jamais vain d’insister sur l’importance fondamentale que jouent, en tout temps, les médias sérieux dans la capacité d’un groupe humain à se déterminer.

Cette vérité a d’ores et déjà valeur de leçon dans le contexte particulier de ces États généraux de la francophonie manitobaine. Si l’appui aux médias francophones ne se retrouve pas en tête des priorités lorsque viendra l’heure pour les experts et les gens de bonne volonté de proposer un plan d’action, c’est que la clé du succès des États généraux n’aura pas été comprise. Cette affirmation sous-tend aussi que les gens des médias ne doivent pas perdre de vue que le respect scrupuleux d’un code d’éthique n’est qu’une facette du travail journalistique bien fait. Il incombe aussi aux journalistes de réfléchir aux mots et aux expressions choisies par les participants, afin de les pousser à bien préciser le sens qu’ils donnent aux mots utilisés, exprimés anonymement ou non.

Pareil questionnement s’inscrit très précisément dans l’esprit des États généraux, dont le but est d’aller au fond des questions soulevées afin de dégager au mieux les principes et les fondements sur lesquels relancer la nouvelle francophonie manitobaine. Le journaliste qui a le privilège de jouir de la confiance de son lectorat ou de son auditoire devrait faire mieux que de se contenter de citer les personnes dont il rapporte les propos. Inciter les gens à mieux exprimer le fond de leur pensée est au fond sa vraie responsabilité sociale. Il est à souhaiter que l’esprit d’ouverture, de revendication et de réflexion qui anime les participants aux cafés citoyens publics contamine positivement le monde médiatique.

L’effort de démocratie participative, d’évidence unique dans les annales du Manitoba français par le montant d’énergie déjà produit (largement plus de 600 participants) mérite que les médias de service public francophones puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Et pour cela, ultimement, il faut que lectorat et auditoire fassent leur travail de lecteurs et d’auditeurs, c’est-à-dire de stimulateurs. Il n’y a pas de bon journaliste sans lecteur exigeant.

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