La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 17 juin 2015

Souhaitons déjà que l’Histoire du Manitoba puisse retenir que les États généraux de la francophonie ont donné l’ultime coup de pouce nécessaire pour que les communautés africaines francophones s’engagent à fond dans l’aventure d’un vibrant Manitoba bilingue.

L’affaire paraît bien engagée puisque la raison centrale de l’implication des Africains francophones est l’avenir de leurs enfants. Il ne saurait y avoir de motivations plus sacrées. Des rencontres tenues le mois dernier par des parents africains en ont fait la démonstration. (1)

Si les parents du fond canadien-français, militants des écoles françaises dans les années 1970 et 1980, avaient été témoins de ces discussions, placées sous le signe d’un esprit de revendication constructif, ils se seraient reconnus. Mieux : ces militants issus du baby-boom, jeunes parents lancés à la défense d’un avenir bilingue pour leurs enfants, auraient reconnu leurs frères et leurs sœurs d’armes.

Lorsqu’il s’agit des exigences de l’esprit parental, dont le siège est le cœur plutôt que la tête, l’époque importe peu. Et si les circonstances et les défis diffèrent, l’enjeu fondamental demeure : donner à sa progéniture les meilleures chances d’avenir. L’éducation demeure la cause existentielle de tout humain décidé à contribuer à sa société.

Aujourd’hui, les parents africains ne font pas face à des commissions scolaires majoritairement dominées par une mentalité d’unilingues anglophones ou de bilingues au rabais. Eux doivent se faire entendre d’une Commission scolaire franco-manitobaine de mentalité minoritaire qui fait l’expérience de la position majoritaire. Les commissaires franco-manitobains cherchent à relever le défi posé par les parents africains en s’appuyant sur des mots du vocabulaire post-Charte canadienne des droits et libertés de 1982, où figurent en bonne place les concepts d’inclusion et d’intégration.

Le courant militant qui traverse des diverses communautés africaines francophones et qui assure la cohésion de leurs efforts pour sensibiliser les hauts responsables de la Divisions scolaire franco-manitobaine mise bien entendu sur le souci de cohérence de leur interlocuteurs. Et cette cohérence exige que les grands mots d’inclusion et d’intégration des enfants d’Africains se traduise par un réel effort d’en finir au plus vite avec la sous-représentation du corps enseignant d’origine africaine dans les écoles francophones.

Il est en effet indiscutable que le manque de profs issus de l’immigration (plus ou moins récente, d’ailleurs) nuit à l’intégration. Faute de modèles suffisants en position d’autorité dans une salle de classe ou sur le terrain administratif, il n’est pas besoin d’être diplômé en psychologie pour comprendre que des sentiments de rejet peuvent se développer.

Au-delà de la simple logique humaine, les parents africains disposent en plus d’un bon argument pour faire valoir leur point de vue : sans leurs enfants dans le système scolaire francophone, la Division scolaire franco-manitobaine établie en 1994 serait bien moins pourvue. Pour ne pas dire qu’elle pourrait à un moment ne plus être viable. On sait le choix difficile que doivent faire certains parents d’envoyer leurs enfants dans une école dont les infrastructures sont inférieures à celles de l’école anglophone.

En vérité cependant, l’argument décisif en faveur de leur cause est d’ordre moral. Les parents franco-manitobains des années 1970 et 1980 luttaient pied à pied avec des commissaires scolaires et un système qui acceptaient mal le retour de l’enseignement légal en français. Selon la formule, la Loi 113 de 1971 était une loi permissive. Un droit n’est que théorique. Pour qu’il devienne réalité, une volonté est nécessaire.

Jamais les parents franco-manitobains n’auraient pu obtenir la gestion de leurs écoles sans l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés et les batailles juridiques livrées jusqu’en Cour suprême du Canada. Objet de compromis âprement disputés, l’article 23 donne accès à l’école francophone sous des conditions que les enfants de parents africains ne peuvent remplir. En optant néanmoins de les accueillir, les hautes autorités scolaires ont contracté l’engagement moral d’aller jusqu’au bout de leur volonté d’ouverture. Sinon il deviendrait légitime d’évoquer une trahison.

Lors des récentes rencontres de parents africains issus de divers pays, une voix s’est élevée pour affirmer : « Ici au Manitoba, il n’y a plus de frontières. Nous sommes tous des Africains francophones. » Dans le même esprit, il devient temps de dire : « Ici au Manitoba, il n’y a plus de frontières. Nous sommes tous ouverts à tous les courants francophones de toutes les origines possibles et imaginables.»

(1) Voir La Liberté du 20 au 26 mai (p. A5) et La Liberté du 27 mai au 2 juin (p. A3).

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