La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 01 juillet 2015

Le 150e anniversaire du Canada ne sera sûrement pas dans les esprits des électeurs lors de la campagne électorale fédérale qui culminera le 19 octobre 2015. Pourtant le ton des festivités en 2017 pourrait fort bien dépendre du vainqueur qui sortira des urnes.

Si les conservateurs de Stephen Harper sont reconduits au pouvoir, les chances de faire rayonner un Canada pacifiste soucieux d’envoyer des casques bleus séparer des pays belligérants seront à peu près nulles. Le premier ministre issu des réformistes de l’Alberta ne tient nullement à rendre hommage à l’héritage des libéraux de Lester B. Pearson à Jean Chrétien.

Encore qu’il ne s’agisse pas juste de sa part d’un simple réflexe de politique partisane, mais de vision du monde. Dans le monde de Stephen Harper, il n’y a pas d’illusions à se faire. Le Canada et ses alliés sont engagés dans une lutte à mort contre le terrorisme. D’où, par exemple, la nécessité de la récente loi C-51, qui a considérablement étendu les pouvoirs des services de renseignements canadiens. Dominer ou être dominé, telle est l’inflexible loi qui détermine les affaires humaines.

La conception du chef conservateur est certainement en phase avec la manière dont les historiens se sont chargés d’inventer le récit national en vogue depuis des décennies. Dans la version communément admise parce que répétée depuis quelques générations, le Canada a puisé sa puissance souveraine dans les -réels- sacrifices de ses soldats victorieux des armées du Kaiser vers la fin de la Première Guerre mondiale.

Tout se passe dans le discours nationaliste comme s’il fallait naître de la violence pour être pris au sérieux par les autres pays. Les historiens canadiens nationalistes n’ont fait que sacrifier à la loi du genre. Stephen Harper a essayé d’ancrer encore un peu plus loin notre origine nationale en profitant du 200e anniversaire des escarmouches de 1812 entre les loyaux sujets de Sa Majesté et la toute jeune République conquérante au sud pour tenter d’accréditer l’idée que le Canada est né d’une défaite américaine.

Au-delà des mythes, l’homme de l’Alberta sait que l’unité de la Fédération canadienne doit rester sa préoccupation première, comme elle l’a été pour tous ses prédécesseurs. On se souvient que les deux Guerres mondiales, à cause de la quasi-impossibilité pour les Canadiens français de se porter spontanément à la défense de la Couronne britannique, avaient engendré de terribles tensions séparatrices entre les soi-disant « deux peuples fondateurs ».

Toutefois, ces réflexes de dominants anglophones contre francophones dominés sont maintenant si bien dépassés qu’il n’y a plus de risques apparents que la logique de guerre sépare un groupe particulier d’autres groupes. Ainsi, avec un XXIe siècle déjà lourdement assombri par le terrorisme international, l’idée d’utiliser la guerre extérieure comme moyen unificateur des Canadiens s’avère donc en parfaite adéquation avec la mentalité des tenants du pouvoir à Ottawa.

Mais maintenir l’unité nationale par la guerre sous une forme ou une autre, solution qui suit la loi universelle du dominant-dominé, comporte un danger énorme. Celui de fonder l’unité des citoyens sur des réflexes de peur plutôt que d’ouverture aux autres. Or, entretenir cette mentalité du « eux contre nous » mine le discours officiel à l’usage des Canadiens. Discours qui préconise le respect de la diversité et des différences. Discours incontournable dans un pays où l’immigration joue un rôle aussi déterminant. Mais discours qui sonne faux à l’épreuve des faits.

À l’heure où tous les problèmes sérieux sont d’ordre planétaire, disons-le même au risque d’être taxé d’angélisme, la raison d’être du Canada ne peut pas se limiter à gagner on ne sait quelle guerre. Une guerre que toute personne raisonnable sait perdue d’avance puisqu’il est d’office acquis qu’au fond toute guerre ne produit que des perdants.

Imaginer ensemble de bâtir un récit national fondé sur un projet de paix, voilà un défi qui serait digne du 150e anniversaire de la Fédération canadienne. À l’Expo universelle à Montréal en 1967, il était déjà question de la Terre des Hommes.

Parce que les temps ne sont plus à l’optimisme des années 1960, plus que jamais le Canada aurait besoin d’être porteur d’un projet ayant vocation universelle. Ainsi pourrait authentiquement se consolider l’unité interne du Canada : par la volonté d’être planétairement utile.

On n’en finit jamais de devenir canadien si l’on veut croire qu’être canadien, c’est s’ouvrir aux autres.

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