La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 12 août 2015

La Liberté vous propose pour les quatre prochaines semaines une SÉRIE DE FIN D’ÉTÉ sur le thème : POURQUOI C’EST UN MUSÉE. Nous ouvrons cette semaine avec le Mennonite Heritage Village. Suivront le Royal Aviation Museum of Western Canada, puis le Musée du Manitoba et enfin le Musée canadien pour les droits de la personne, le premier musée fédéral à l’extérieur de la capitale nationale.

À divers degrés, un musée sert à collecter, conserver, exposer, étudier et transmettre le patrimoine dans le but d’intéresser, divertir et si possible éduquer sa population. Un pays, une province, une ville sans musées se résumerait à une aberration. Ce serait un monde sans passé, sans point de repère, forcé de tourner en rond, incapable de se projeter un avenir. Ce serait un espace-temps sans culture.

Ce serait même un monde où les humains seraient essentiellement stériles si l’on choisit de s’attacher à un courant de pensée qui conçoit la culture comme l’activité, la puissance capable de créer des valeurs. Dans cette optique, une société qui prend les moyens pour assurer le bouillonnement de sa vie culturelle nourrit le sens des valeurs de ceux qui composent cette société.

Pour entretenir la fertilité de la culture au Manitoba, autrement dit pour aiguiser sa capacité de stimuler les valeurs qui assurent le vivre-ensemble des Manitobains, le Musée de Saint-Boniface tient une place exceptionnelle. Il est en effet le lieu par excellence pour prendre conscience de la nature métisse de la Province du Milieu. Il est l’endroit qui permet de ressentir à quel point le bilinguisme et l’ouverture aux autres constituent deux valeurs fondamentales du Manitoba métis des origines.

Des valeurs justement incarnées par les Sœurs de la charité de Montréal, communément appelées les Sœurs grises, dont un noyau missionnaire s’est enraciné en 1844 à la Colonie de la Rivière-Rouge à l’appel de l’évêque Provencher. Leur zèle était tel qu’il ne fallut qu’une poignée d’années avant que ne soit achevé leur imposant (pour l’époque) couvent. Ce lieu d’où elles rayonnèrent devint un symbole de foi, d’entraide, d’éducation, de refuge aux yeux de toute la population de la Colonie.

Un peu plus d’un siècle après sa construction, au milieu des années 1950, la bâtisse, alors vétuste, fut désertée par les Sœurs, qui s’installèrent dans leur tout nouvel édifice adjacent. La loi économique et le gros bon sens exigeaient à brève échéance la démolition du vieux couvent. La loi de la culture et du sens de l’histoire exigeaient la préservation de ce témoin d’un passé disparu. L’influence de l’abbé Antoine d’Eschambault, président de la Société historique de Saint-Boniface, fit pencher la balance du côté de l’avenir.

Fondée en 1902 par des patriotes canadiens-français convaincus du besoin de faire valoir l’antériorité de la présence française dans l’Ouest canadien, la Société historique de Saint-Boniface s’était donné des objectifs exigeants. La préservation d’objets jugés importants en faisait partie. Au fil des décennies, la collection prit de l’ampleur. Pour lui donner son plein sens, il fallait pouvoir la rendre accessible au public. Faute de moyens financiers, le musée de la Société ouvrit ses premières portes en 1939 dans la crypte de la Cathédrale de Saint-Boniface. Il s’agissait bien sûr d’une solution temporaire. Provisoire aussi fut l’initiative en 1954 de transformer en musée une partie du troisième étage de l’Hôtel de Ville de Saint-Boniface.

La solution permanente, après moult péripéties, s’imposa au début des années 1960, à un temps où la préservation du patrimoine était en vogue pour cause de centenaire de la Confédération canadienne. La Ville de Saint-Boniface offrit au vieux couvent en logs de chêne une deuxième vie. Le Musée de Saint-Boniface ouvrit officiellement ses portes le 23 juin 1967, suite à d’importants travaux de modernisation.

Lorsque la Ville de Saint-Boniface fut absorbée par Winnipeg en 1972, le vieux couvent garda son statut de musée municipal. Bien qu’il ne soit pas une entité légale, son aura ne fit que croître au fil des décennies. Si bien que des fonds furent débloqués au début des années 1990 pour stabiliser l’édifice. Depuis sa nouvelle raison d’être, le vieux couvent, devenu à la longue le plus vieil édifice de Winnipeg, a nécessité en gros un million de dollars d’investissement pour permettre sa survie. Ce qui n’est vraiment pas cher payé quand on veut bien mesurer sa formidable valeur éducative.

Et si par malheur le musée brûlait? Eh bien 90 % de la collection seraient préservés. Car seulement une toute petite partie des objets peut être montrée à la fois. Les autres trésors sont placés dans des réserves secrètes par souci de protection. Malgré leur vie dans l’ombre, ces objets précieux nous rappellent que la force, la puissance créatrice de notre culture est intimement liée à la préservation de notre patrimoine.

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