La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 02 septembre 2015

Malgré la longueur exceptionnelle de la campagne électorale fédérale, la possibilité que des candidats à la Chambre des communes s’arrêtent à la Maison des artistes francophones pour voir l’exposition de Benj Funk est bien mince. (1)

Et c’est bien dommage. Parce que les aspirants députés manqueront une bonne occasion de réfléchir au problème du jeu électoral. Que l’on soit candidat ou électeur, comment à la longue pouvoir encore distinguer ce qui relève du réel et ce qui tient de la fantaisie?

Quand un être humain est affligé d’une maladie qui limite sa capacité à distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, cela s’appelle de la schizophrénie. Comme environ un pour cent de la population mondiale, Benj Funk souffre de cette maladie mentale. Outre le fait qu’il est bien soigné, la profonde chance de cet artiste audiovisuel et designer graphique est d’avoir le talent nécessaire pour transformer sa maladie en une œuvre de sensibilisation. Une œuvre fondée sur le besoin de vérité. Son désir d’authenticité est le résultat d’un combat personnel.

Ce diplômé (en 2005) de la Division scolaire franco-manitobaine a connu les premières manifestations de la schizophrénie entre les âges de 15 et 17 ans, alors qu’il était en pleine dépression. Après une binge de drogue alors qu’il fréquentait l’université, il s’est retrouvé à l’hôpital, où les médecins diagnostiquèrent une psychose. Les spécialistes lui recommandèrent la route de l’art comme moyen thérapeutique. Heureusement, la ressource existait : le Artbeat Studio dans l’Exchange.

« Une des forces positives dans mon cheminement, c’est que j’ai pu m’exprimer à travers l’art bien avant que j’aie pu m’ouvrir à mes amis. Il m’a fallu quatre ou cinq ans avant d’être confortable pour en parler avec mes amis. Il y avait la peur du jugement, la peur du rejet. Quand on se retrouve en pleine psychose, on peut faire des choses qui sont pas mal embarrassantes. Et puis un jour, on trouve la force de vouloir le partage.

« Le tournant arrive quand on comprend qu’il vaut mieux être ouvert, pour que les gens voient la schizophrénie comme le diabète ou l’épilepsie. Il faut arriver à séparer la maladie de la personne. Parce que ce n’est pas la personne qui est le monstre, c’est la maladie. Ensuite, il faut faire comprendre que la santé mentale, c’est justement une question de maladie et pas de folie. Trop longtemps, la santé mentale était vue comme de la folie, avec tous les stigmates qui sont attachés à la folie. Bien faire comprendre cette différence, c’est le but de mon projet artistique : LOSSY (Spectres de la schizophrénie). »

En ces temps d’élections, le travail de Benj Funk permet de saisir combien le jeu qui pousse les politiciens de tout bord et de tout poil à marteler des demi-vérités, des mensonges par omission pour espérer le pouvoir est un jeu dangereux, à la limite de la schizophrénie. C’est à se demander s’ils arrivent encore à pouvoir séparer le vrai du faux, le réel de l’artifice, la vérité de leurs fantasmes.

Cette pauvre manière de concevoir la politique va finir par intoxiquer toute la population. Combien d’électeurs vont s’abstenir de voter parce qu’ils ont renoncé à distinguer ce qui est réel, donc essentiel pour la vie du pays, de ce qui faux et ne fait que polluer l’existence de tous?

Il a été assez dit qu’en politique, tout serait affaire de perception. Benj Funk nous fait comprendre le grave danger de tenir pour vraie une telle affirmation. Car justement, pour la personne atteinte de schizophrénie, il est vital de savoir faire la différence entre une perception et un fait réel. Là se situe la fine ligne entre un état normal et le glissement progressif vers une psychose.

« Quand le monde me demande : Es-tu correct?, c’est là où je sens que ce n’est plus correct. Ça se peut que je le sente, mais je n’y donne pas d’importance. Les autres me font reconnaître mon état. J’ai appris que les uns et les autres, pour se garder dans le bien-être, on dépend du montant de vérité et de solidarité entre nous. »

Trop souvent les candidats jouent à fond sur la peur pour attirer les électeurs à eux. Pourtant dans l’actuelle campagne électorale fédérale, il ne viendrait à l’idée de personne de leur demander carrément s’ils ne seraient pas en train de nous faire une vraie psychose. Cette apparente acceptation collective du jeu politicien pourrait bien être un signe de renoncement collectif à vouloir distinguer le vrai du faux. Une maladie qui serait profondément nuisible au bien-être de notre démocratie.

(*) Le vernissage de l’exposition a lieu le jeudi 10 septembre. Pour d’autres informations : lossy.benjfunk.com

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