La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 14 octobre 2015

«S’gibt nex besser’s wie a Plon » disaient les anciens de la Forêt-Noire dans leur patois plein de sagesse. Il n’y a rien de mieux qu’un plan. « Wenn einer nex esch, macht mer a onderer ». Si celui qu’on a ne vaut rien, on s’en fait un autre. 

En période électorale, lorsque le peuple reprend conscience qu’il doit exercer sa souveraineté pour que respire la démocratie, LE PLAN sans cesse vanté par les chefs de partis lui permet de croire que les élections, au fond, ne se résument pas à un plébiscite entre trois prétendants au 24 Sussex Drive.

Conservateurs, néo-démocrates et libéraux répètent depuis le début du mois d’août au peuple souverain qu’il peut voter pour eux les yeux fermés. Tout bonnement parce qu’ils ont un plan. Dorénavant, il n’est plus question de programme politique, mais de plan. Pour un politicien, son plan fournit la preuve formelle qu’il est capable d’exercer le pouvoir pour le plus grand bien du pays. Le plan, voilà le sésame politique moderne.

À une époque révolue, les communistes soviétiques vantaient les mérites de leurs plans quinquennaux, la garantie d’atteindre un jour le grand soir socialiste. De nos jours capitalistes, toutes les compagnies qui vendent quelque chose : voitures, téléphones, laveuses, etc., proposent un plan de financement. Puisqu’on consomme avec un plan, il tombe sous le sens de voter pour un plan. Le plan s’avère d’autant plus la formule idéale pour convaincre l’électeur potentiel qu’on s’adresse de toute façon à lui comme à un consommateur inquiet de son pouvoir d’achat et soucieux d’acquérir de menus avantages, distillés à grands renforts de promesses ciblées.

Le Plan bleu de Stephen Harper, c’est THE plan, LE plan, protecteur par excellence, à l’image du chef qui va continuer à ne pas augmenter les taxes et à produire des budgets équilibrés. L’homme aura essayé durant 78 jours de campagne de faire oublier qu’il a accumulé des déficits dans la plupart de ses années comme Premier ministre. Peu importe que son soi-disant budget équilibré ne l’a été qu’à coups de subtilités comptables. Peu importe, car l’essentiel c’est LE plan, « un solide plan à long terme garant de prospérité, tandis que le reste du monde est plongé dans un marasme économique ». Qui voudrait changer, discréditer un si bon plan? Ses opposants, à coups de plans.

Le Plan orange de Thomas Mulcair affiche le sérieux conservateur, la même inflexible volonté d’éviter tout dérapage budgétaire. Il s’est en effet convaincu qu’il ne pourra attirer assez d’électeurs à lui qu’en leur assurant, jour après jour, qu’il réussira « à battre Stephen Harper et réparer les dommages qu’il a faits » sans dépenser plus. Pour effacer la vieille image des néos dépensiers, l’homme a jugé opportun de s’afficher plus royaliste que le plus royaliste des réformistes albertains. Mais le tassement du NPD dans les sondages trahit un décalage entre son plan et sa crédibilité à l’exécuter. Et le voilà coincé. Puisque dégainer un plan B ne ferait -justement- pas sérieux.

Le Plan rouge de Justin Trudeau, le champion d’une nébuleuse classe moyenne, c’est de proposer « un vrai plan pour changer ensemble ». Il le souligne à chaque micro qui lui est tendu : contrairement à ses deux adversaires coincés dans une orthodoxie budgétaire, son plan consiste à dépenser des sous tout de suite. Lui n’a pas peur d’encourir un déficit pour quelques années afin que le changement de politique désiré par deux tiers des Canadiens se fasse sentir d’emblée. L’homme affirme même disposer du courage nécessaire pour imposer un peu plus les plus riches. S’il faut donner quelque crédit aux plus récents sondages, sa narrative du « vrai plan ensemble » pourrait s’avérer porteuse.

Tout au long de la longue campagne électorale, les trois chefs ont utilisé à profusion un vieux truc de rhétorique : « Les Canadiens veulent ci, croient ça, pensent comme ça. » De la sorte, les prétendants à la fonction politique suprême ont tenté de suggérer au dieu électeur qu’ils détiennent la clé de son bonheur, le plan en harmonie avec ses désirs les plus profonds.

Encore quelques jours et nous saurons lequel des trois chefs a su adapter son plan à sa personnalité au point de contrer un maximum de perceptions négatives envers le parti qu’il dirige. (Le plan vert d’Elizabeth est hors concours.) Pour les autres, le 19 octobre au soir viendra en principe le temps de reconnaître qu’ils avaient mal lu la volonté du peuple souverain, mal jaugé l’étendue de ses peurs, faiblesses, inquiétudes; mais peut-être aussi mal soupesé ses forces, ses espoirs, sa capacité de prendre des responsabilités, sa dignité citoyenne en un mot.

Les perdants devront se mettre à la recherche d’un autre plan. Un exercice auquel ils devront procéder sans aucune honte. Au nom d’une vérité éprouvée : quand un plan, électoral par surcroît, ne fonctionne pas, on s’en patente un autre pour la prochaine fois.

 

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