La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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D’  ici quelques jours, le projet de loi Selinger sur les services en français sera rendu public. Ce moment potentiellement de grande portée pour le Manitoba bilingue pourrait avoir lieu le 16 novembre, ou en tout cas durant la semaine du 16. Cette date très symbolique continue de résonner dans la psyché canadienne puisqu’elle évoque la pendaison de Louis Riel, en 1885 à Regina, au fallacieux prétexte de haute trahison.

S’il est parfaitement inutile d’y voir plus qu’une simple coïncidence ou bien un petit clin d’oeil dont l’Histoire a le secret, il est en revanche nécessaire de souligner le lien profond entre le geste inattendu de la part d’un gouvernement impopulaire à six mois de la fin de son mandat et le courage de Louis Riel et des siens.

Car l’initiative inespérée de Greg Selinger s’inscrit dans le droit fil d’une volonté de redresser les torts immenses qui ont été faits, d’abord aux Métis canadiens-français, puis à leurs cousins (ou frères, selon les époques)  canadiens-français qui avaient répondu à l’appel du clergé de participer à la colonisation de l’Ouest en s’enracinant au Manitoba.

Il ne faut jamais oublier que le Manitoba a vu le jour comme 5e  province de la Fédération canadienne par la volonté des Métis de la Colonie de la Rivière-Rouge, dont une majorité avait accepté le leadership d’un fort jeune Louis Riel, notamment appuyé par le curé de Saint-Norbert, le très respecté abbé Noël Ritchot. Pour eux, il s’agissait d’une lutte existentielle. Car en effet ils n’avaient aucune confiance dans les Canadians  protestants de l’Ontario, aux manifestes élans hégémoniques.

L’existence de la Colonie de la Rivière-Rouge, qui s’est développée à partir des années 1820, était largement due à la très british Hudson’s Bay Company, qui a consenti au fil des revendications des concessions à l’élément métis français, néanmoins uniquement par nécessité pratique. Si bien qu’en 1869, lorsque la Baie d’Hudson a vendu son gigantesque domaine au tout jeune Canada, les Métis jouissaient essentiellement des mêmes privilèges que ceux accordés par le Conseil d’Assiniboia, le bras administratif de la Hudson’s Bay, aux Métis anglophones.

Lorsque s’enclencha la Résistance des Métis de la Rivière-Rouge en 1869, par refus d’être traités comme du bétail, le Premier ministre du Canada John A. Macdonald était en position de faiblesse, comme l’avait été la Hudson’s Bay Company. Il n’eut d’autre choix que de céder sur plusieurs revendications spécifiquement métisses canadiennesfrançaises, dont celles touchant la religion et la langue. Dit simplement, les francophones obtenaient les mêmes garanties que les anglophones du Québec : le droit à des écoles bien à eux (en l’occurrence catholiques et françaises)  et le droit à l’usage de la langue française à l’Assemblée législative et dans les tribunaux.

Au plan de l’existence politique, la victoire était totale. Mais elle fut de papier. Éperonnés par les fanatiques orangistes, anticatholiques par principe et convaincus que l’unité d’un pays tient au dogme « One nation, one language  », les Canadians  de l’Ontario devenus Manitobains n’eurent de cesse d’éliminer les droits inscrits dans les articles 22 et 23 de la Loi sur le Manitoba. Dès 1890, les députés passèrent le Official Language Act , qui effaçait le français de la vie officielle, tant législative que juridique.

En décembre 1979, dans les cas Forest (au Manitoba)  et Blaikie (au Québec) , la Cour suprême du Canada déclara que les lois manitobaines et québécoises devaient être promulguées simultanément en anglais et en français pour être valides. Le français, langue officielle, tout autant que l’anglais. Le gouvernement de l’indépendantiste Parti québécois fut en mesure de se conformer au jugement immédiatement. Au Manitoba, c’était évidemment impossible. Les politiciens temporisèrent. Jusqu’en 1983, quand un gouvernement de néo-démocrates bien intentionnés proposa de garantir constitutionnellement des services en français plutôt que de traduire des vieilles lois.

Mais l’article 23 de 1870 ne spécifiait pas noir sur blanc que le gouvernement devait offrir ses services en anglais et en français. Forcément : la plupart des services gouvernementaux se sont développés avec l’État providence, après la Seconde Guerre mondiale. Si le français avait pu vivre sa vie officielle sans être ostracisé, tous les services gouvernementaux se seraient évidemment aussi développés en français. L’argument tout à fait évident s’était heurté au Mur de l’ignorance. Toutefois, il était déjà trop tard pour étouffer le français, notamment à cause de l’article 23 de la Charte canadienne  de 1982.

Le geste que va poser Greg Selinger va dans le sens de l’Histoire. S’il est couronné de succès, il permettra aux Manitobains d’aujourd’hui de toujours mieux prendre conscience de l’origine métisse française et anglaise de leur province, bâtie sur un projet d’ouverture aux autres et sur le respect humain. Il n’est jamais trop tard pour réparer des abus majoritaires et reprendre la marche métisse de l’Histoire. Là est la plus noble des raisons de s’incliner sur la tombe de Riel le 16 novembre.

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