Entre la vérité et l’absurdité

par: Amber O’REILLY

Est-ce plus facile de rire de la souffrance que de la partager? Geneviève Pelletier, directrice artistique du Cercle Molière, avait bien raison de qualifier de « supernova » l’imagination combinée de Rébecca Déraspe, l’auteure de la pièce Plus (+) que toiet de Laura Lussier, qui réalise sa première mise en scène grand public au Cercle Molière. Au cours de cette aventure amère, l’émission de téléréalité 100 % Douleursmet en concurrence trois candidats. Au public de décider lequel a le plus souffert.

Le décor plutôt statique est un plateau de tournage qui laisse périodiquement place à des lieux éphémères. Le tout porte un message : nous vivons à la télé. Le piédestal en spirale au centre de la scène accentue les mouvements dramatiques des personnages et la dynamique parfois tendue, parfois amicale, entre eux. Tout comme le jeu des comédiens, l’usage de l’espace physique est varié et réussi.

Les nombreux costumes, élaborés par Lili Lavack, projettent l’âme souffrante de chacun des personnages tout en facilitant la polyvalence des comédiens. Il sont à la fois les machinistes et l’équipe de production de 100 % Douleurs, dont la gravitation constante autour de la scène a pour effet d’accroître la répugnance de cette télé-réalité.

Le choix des comédiens dans une communauté très unie doit être judicieux. Le Cercle Molière fait sans doute face à des défis pour préserver l’authenticité d’un spectacle présenté à un public qui connaît déjà personnellement les comédiens. En ce sens, la projection d’une photo d’André Vrignon-Tessier (Le Repas des fauves, 2013) pour représenter Sébastien, le copain d’Ève tué subitement dans un accident de vélo, est un choix qui ne fait que détraquer le public et qui ridiculise complètement la scène.

Comme Le Boucher l’a démontré, le Cercle Molière a pris des risques avec sa 90e saison. Avec pour effet de polariser le public. Certains adoreront la pièce, d’autres ne pourront pas la supporter. Quoique Plus (+) que toi soit qualifiée de comédie dramatique, l’humour noir est pour moi une zone grise où on risque de perdre la complicité du spectateur. Bien sûr, ce n’est quedu théâtre, mais qui l’a créé ce théâtre? Ce sont nous, les humains, les maîtres ès souffrance.

Rébecca Déraspe n’a clairement pas manqué d’inspiration pour cette pièce tordue qui plonge au plus profond de nous pour aller y chercher nos souffrances cachées, qui seraient toutes dignes d’une télé-réalité. Le public était le seul vrai bémol pour moi. On aurait dit des rires préenregistrés que je trouvais très déplacés, car pour moi la souffrance, même au théâtre, est horrifiante, non hilarante.

Même après avoir quitté le théâtre, après avoir éteint la télé, nous demeurons un public contraint à décider qui a le plus souffert. Nous décidons à qui accorder notre attention et notre empathie sur « l’échelle de l’empathie sélective de m*rde » dans les mots de Victor. Mais bon, il est décidément plus facile de rire de la souffrance que de la partager.

 

Pinette, Nadine - Plus que toi 007
Nadine Pinette incarne Lola,une jeune femme qui refuse de renoncer à son humanité.

Lola, ou l’art de bien souffrir

par: Daniel Bahuaud

Vérité implacable : dans la vie, on va souffrir.

C’est inévitable. Mais on a la liberté de décider comment on va souffrir. C’est ce qu’affirme Rébecca Déraspe, la jeune dramaturge québécoise qui a concocté Plus (+) que toi, pièce présentée par le Cercle Molière.

Rébecca Déraspe présente bien son cas. Elle étale avec brio les choix qui s’imposent à ceux qui souffrent dans la société contemporaine. Autant dire tout le monde.

Parmi les choix classiques, faire usage du narcissisme.

« Regarde-moi, je souffre! Et je souffre plus que toi! Regardez comme je souffre! Je me suis même présenté à une émission de télé-réalité pour que vous me regardiez souffrir. Alors votez pour moi! »

Autre choix populaire : perdre son empathie.

« Je souffre. Alors pourquoi t’offrir alors la moindre pitié? Au contraire, je vais exploiter ta souffrance. Viens, je t’invite. Participe à mon émission de télé-réalité! »

Et puis il y a Lola.

Comme les autres personnages de Plus (+) que toi, Lola est souffrante. Pauvre, rejetée par sa mère, la jeune dame en vient même à s’inventer un chum.

Mais rien ne l’empêche de tendre la main vers l’autre. De l’inviter à faire partie de sa vie.

Fragile, Lola n’exploite pas les autres. Lola ne se compare pas aux autres. Elle n’embarque pas dans l’opéra-bouffe qui l’entoure. Elle n’entre pas dans le jeu du « Je souffre plus que toi » – qui est au fond le même jeu sordide du dominant-dominé qu’on a vu dans Le Boucher de Nicolas Billon, la pièce présentée par le Cercle Molière en octobre.

Non. Avec Lola, la souffrance, c’est autre chose. C’est rester intègre malgré sa peine. C’est demeurer confiant malgré la marde que la vie nous a lancée. C’est cultiver la joie dans son for intérieur, et se faire des amis pour les aider à sortir de leur souffrance : « Tu veux une crème glacée? Allons marcher, causer un peu et se chercher un bon cornet. »

Lola, transcendante dans sa souffrance. Où la seule règle du jeu qui compte est qu’au moins deux gagnent.

Chapeau à la comédienne Nadine Pinette pour avoir si bien incarné la douce Lola. Chapeau à Lili Lavack, la costumière, pour avoir bien vêtu cette Cosette joyeuse, et à Laura Lussier pour sa mise en scène.

Et si vraiment on doit souffrir, alors tâchons de souffrir comme Lola.

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