La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 13 janvier 2016

Le respect dû aux morts qui ont été actifs dans la vie publique exige de poser un nouveau regard sur leur vie. Ce principe vaut en particulier pour l’ancien Premier ministre néo-démocrate Howard Pawley, décédé à la toute fin de 2015 à Windsor en Ontario, où il avait mené une carrière de professeur d’université après le retour des conservateurs de Gary Filmon en 1988.

Il faut en effet bien reconnaître que durant ses années au pouvoir, les relations entre Howard Pawley et la francophonie manitobaine ont été tumultueuses. À cette époque, La Liberté l’a peu ménagé. La raison principale tenait à l’indécision perçue du Premier ministre durant la crise linguistique de 1983-1984.

Une crise terrible, qui par la suite a longtemps conditionné les comportements de la classe politique manitobaine à l’égard de la francophonie. Une crise induite par une série de circonstances et d’enchaînements dont l’histoire du Manitoba a le secret.

En novembre 1981, le très conservateur Sterling Lyon entre dans les annales électorales provinciales en devenant le seul Premier ministre de la Province du Milieu à être répudié par l’électorat après un seul mandat. Howard Pawley est à ce moment-là le chef du Nouveau Parti démocratique depuis deux ans.

C’est un homme aisément influençable. De nature, il est du genre à chercher le consensus au sein d’un parti et d’un cabinet où les fortes têtes ne manquent pas. Il est aussi celui dont la réputation est de trop souvent donner raison au dernier qui cherche à le convaincre. Ou à la dernière, en l’occurrence sa femme, Adele.

Parmi ceux qui ont trouvé des arguments pour influencer Howard Pawley figure dès 1982 le responsable du Secrétariat des services en langue française, le diplomate de carrière franco-manitobain Roger Turenne. Pour faire au plus court, le gouvernement manitobain accepte de négocier avec la Société franco-manitobaine la garantie constitutionnelle de services en français. En échange la Province éliminerait le risque que la Cour suprême du Canada ne force le Manitoba à traduire toutes ses lois adoptées uniquement en anglais depuis 1890.

L’incendie criminel des locaux de la SFM en janvier 1983 sonne le coup d’envoi d’une terrible vague anti-francophone. Armand Bédard, alors l’adjoint politique du ministre de la Santé Laurent Desjardins, n’a jamais oublié une rencontre publique à Selkirk, dans le fief électoral du Premier ministre : « Il y avait des centaines et des centaines de personnes, beaucoup étaient enragées. Pawley se faisait ouvertement menacer, insulter. Je peux dire que j’ai eu peur pour lui. Il était à la fois courageux, et naïf. » 

À leur crédit, les députés néo-démocrates ont longtemps résisté. Toutefois l’obstruction systématique du Parti progressiste-conservateur, dirigé par Gary Filmon mais mené en sous-main par l’ancien chef Sterling Lyon, a fini par contraindre le gouvernement à jeter l’éponge début 1984.

En 2008, un quart de siècle après les évènements, Howard Pawley a été prié de revenir sur cette époque difficile. (1) Il s’est montré aussi philosophe que possible :

« J’ai eu trois vies. Ma première à Selkirk comme avocat, ma deuxième comme homme politique, ma troisième comme prof d’université. Aujourd’hui, je constate que les temps ont changé en politique. À mon époque, nous étions des idéalistes. Nous pensions que notre engagement pouvait faire la différence, amener un monde meilleur. Sur l’enchâssement des services en français, par exemple. Il y avait certes la dimension juridique à considérer. Mais à nos yeux, il s’agissait surtout d’une question de justice sociale et de réparation d’un tort historique. »

Si le gouvernement Selinger arrive à faire adopter son projet de loi sur les services en français avant le déclenchement des élections provinciales, le legs malheureux de Howard Pawley serait alors enfin dépassé par la classe politique et la société manitobaine. Au nom de la justice, de l’histoire et à la mémoire d’un honnête homme.

(1) Laurent Desjardins, Un sportif en politique, par Bernard Bocquel, Éditions du Blé, 2008, page 360.

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