La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 03 février 2016

Àmaintenant 100 ans, Juliette Hébert, née Couture, n’est plus en contact avec les récentes innovations technologiques dans le domaine de la communication, les Facebook et autres Twitter ou Instagram.

La Bonifacienne de toujours est cependant bien consciente du monde dans lequel elle vit. Un monde à mille lieues de celui de sa jeunesse dans les années 1920 et 1930. Un monde qui prend sa source dans la poussée matérialiste de l’après-Seconde Guerre mondiale, alors que des experts en marketing inventent la notion de teenager, bien décidés à faire chauffer à blanc la machine du consumérisme.

Un monde moderne dénoncé, avec raison, par celles et ceux qui croient à la nécessité de la diversité pour assurer le dynamisme d’une société. Car dorénavant, l’effort en vue pour assurer la bonne santé d’une collectivité est gravement desservi par la montée en puissance d’un individualisme parfois forcené. Tout pour le JE, tout au nom du MOI, MOI, MOI et tant pis pour les autres.

Mais se réduire à soi-même nous coupe de notre humanité et nous condamne inéluctablement à la perte de sens, voire au désespoir. Pour combattre cette dérive individualiste délétère, qui atomise nos sociétés et entraîne la remise en question du bien commun, la solution se résume à un mot : l’éducation. L’éducation comme choix de société.

S’il existe un groupe de personnes en mesure de comprendre d’emblée l’exigence fondamentale d’une éducation ouverte sur les autres, ce sont bien ces parents qui, comme Juliette Hébert, ont décidé de faire du bilinguisme fonctionnel français-anglais ou anglais-français une valeur essentielle de leur existence. Des femmes et des hommes pour qui la nécessité d’une communauté vivante tombe sous le sens. Et donc pour qui la volonté de se nourrir à deux courants linguistiques représente l’antidote par excellence à une société égoïste du fait que trop de ses membres ont la tête vissée dans leur nombril.

Pour ces parents déterminés, si l’on veut bien prendre la société par ses enfants, c’est-à-dire par son potentiel d’avenir, le défi s’avère de plus en plus exigeant. En effet, que les parents travaillent à l’extérieur du foyer ou non, ils peuvent difficilement à eux seuls assurer d’élever des enfants bilingues, d’où l’importance évidente du collectif.

Il reste que bien trop de parents acceptent de s’illusionner en croyant que les efforts effectués par les professionnels de l’éducation engagés au niveau des garderies, des prématernelles, des maternelles, des centres voués à la famille et à la petite enfance suffiront à la tâche. Aujourd’hui plus que jamais, l’engagement des parents demeure capital. Mais rien de nouveau sous le soleil manitobain.

Le témoignage de Juliette Hébert présenté dans ce journal (pages A10 et A11) montre bien qu’il en allait déjà de même dans le Saint- Boniface de l’après-Seconde Guerre mondiale. La porosité à l’anglais était déjà tout à fait entendue depuis les premières décennies du 20e siècle, tandis que des villages comme Saint-Pierre- Jolys, Notre-Dame-de-Lourdes, Sainte-Anne-des-Chênes, La Broquerie, soumis à l’isolement, demeuraient de véritables châteaux-forts de la francophonie.

C’est parce qu’elle était imbibée de sa culture canadienne française, à un temps où il était tout à fait naturel d’être Enfant de Marie, que Madame Hébert a insisté auprès de son mari, lui aussi bonifacien, pour que leurs enfants reçoivent dans les années 1950 et 1960 une éducation capable d’assurer leur bilinguisme.

Il importe de souligner qu’il s’agissait certes d’un acte de fidélité à ce que l’on appelait alors encore parfois la « race canadiennefrançaise ». Mais au plus profond d’elle-même, Juliette Hébert tenait surtout à respecter la valeur primordiale d’une bonne éducation dont sa mère, Eugénie Couture, s’était faite une ardente militante, malgré les moyens financiers limités de la famille.

Les parents qui renoncent pour leurs enfants à la valeur d’ouverture aux autres, qui est centrale au projet de bilinguisme, sont bien entendu dans leur plein droit. Toutefois, dans l’intérêt de la société manitobaine, pour s’en tenir à elle, heureusement qu’il reste encore aujourd’hui des femmes et des hommes de la trempe de Juliette Hébert.

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