Il y avait salle comble les 18 et 19 mars 2016 pour entendre la création d’un oratorio commémorant le 125e anniversaire de l’arrivée des ukrainiens au Canada et le célèbre Carmina Burana, interprétés par l’Orchestre symphonique de Winnipeg et un immense chœur de quelques 200 voix.

L’oratorio trilingue Зoлотi жнива/ Golden harvest/ Moisson dorée raconte l’histoire d’une famille qui a pris la décision difficile de tout quitter pour venir au Canada, comme l’ont fait

 Photo : Immigrants ukrainiens partant de Winnipeg pour leur lot de colonisation au Manitoba en 1898. Archives du Manitoba
Photo : Immigrants ukrainiens partant de Winnipeg pour leur lot de colonisation au Manitoba en 1898. Archives du Manitoba

environ 200 000 ukrainiens entre 1891 et 1914, fuyant la pauvreté, le service militaire obligatoire et la discrimination culturelle et religieuse de l’Empire austro-hongrois, qui occupait alors l’Ukraine de l’Ouest. Après l’ouverture du chemin de fer du Canadien Pacifique, Sir Clifford Sifton, ministre responsable de l’immigration sous le gouvernement de Wilfrid Laurier, s’est tourné vers l’Ukraine pour faire venir des paysans afin de peupler les Prairies. Les armateurs européens recevaient une compensation du gouvernement canadien pour chaque immigrant qu’ils amenaient. Ils s’organisaient donc pour en embarquer le plus possible sur les navires en partance pour le Canada. Étant interdit de promouvoir l’immigration dans l’Empire austro-hongrois, ils étaient attirés par une publicité clandestine et mensongère idéalisant la vie dans les Prairies à cette époque. Il était trop tard pour revenir en arrière lorsqu’ils découvraient que la ferme qu’on leur avait promise était en réalité un lot de colonisation qu’ils devaient défricher de leurs mains après s’être construit un abri de fortune.

Les ukrainiens ont aussi été victimes de xénophobie lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Plus de 8 000 hommes ont été emprisonnés dans des camps de travail forcé de 1914 à 1920. 80 000 immigrés, dont la majorité était des ukrainiens, ont été enregistrés comme “ennemis étrangers”, devant porter leurs papiers d’identité en tout temps et se rapporter régulièrement à la police.

Le texte simple et émouvant de Talia Zajac raconte cette histoire en trois parties, qui évoquent l’expérience universelle de presque tous les immigrants venus au Canada : leur odyssée, leurs difficultés d’adaptation et enfin l’intégration dans leur nouvelle patrie. L’œuvre culmine dans la célébration de la “moisson dorée” que les ukrainiens ont apportée au Canada : une moisson abondante de blé et une richesse culturelle incommensurable. La structure de l’œuvre ressemble à celle d’une tragédie grecque. Le chœur représente l’ensemble des immigrants qui racontent l’histoire dans une perspective générale, à la manière d’un narrateur, alors que deux personnages, la mère et le père de famille, expriment ce qu’ils ont vécu et ressenti personnellement dans ce contexte. La musique de style classique composée par Larysa Kuzmenko, très bien orchestrée, colle au texte et brosse des tableaux très évocateurs des diverses situations.

Alexander Mickelthwate en a dirigé une interprétation intéressante et émouvante. Le Festival Mennonite Chorus a donné une très belle performance malgré certaines faiblesses dans la diction. Les surtitres projetés en anglais ont heureusement permis de suivre le récit. Les canadiens Andriana Chuchman, soprano, et Michael Nyby, baryton, deux étoiles montantes dans le monde de l’opéra, personnifiaient la mère et le père. Ils ont superbement chanté, avec beaucoup de vérité, s’identifiant très bien à leur personnage. L’accompagnement a été excellent, Mickelthwate maintenant un parfait équilibre entre l’orchestre, le chœur et les solistes.

Carmina Burana (Poèmes ou Chants de Beuern), est un recueil de poèmes et de chansons publié en 1847 par Johann Andreas Schmeller. Ils proviennent d’un codex manuscrit du 13e siècle découvert en 1803 à l’abbaye de Benediktbeuern, dans les contreforts des Alpes bavaroises. Ce codex regroupe 315 poèmes profanes ou religieux, au caractère souvent satirique et grivois, en latin médiéval, avec certains extraits en moyen haut-allemand ou en ancien français, composés majoritairement et sans doute chantés par les goliards (des ecclésiastiques défroqués ou des étudiants vagabonds). Lorsqu’Orff a découvert ces textes dans les années 1930, il en a immédiatement perçu le caractère théâtral. Il en choisi 24 pour construire une cantate évoquant les plaisirs d’une vie libertine. L’œuvre a connu un immense succès dès sa création et est toujours l’une des plus populaires du répertoire de musique chorale.

Le chœur de quelques 200 voix regroupant le Festival Mennonite Chorus, le Canadian Mennonite University Chorus et les Winnipeg Boys Choir était impressionnant à voir et à entendre. Cette œuvre, avec ses rythmes parfois endiablés qui transforment les paroles en virelangues et des mélodies à pleine voix au plus haut des registres, est très difficile à chanter. Ce qui était important, avec de tels effectifs et un si grand auditoire, ce n’était pas tant de faire dans la dentelle avec une proclamation claire et bien articulée des textes, composés, ne l’oublions pas, par des vagabonds aux mœurs dévergondées, mais d’en exprimer le caractère rustre, primitif, satirique, moqueur ou ludique. Mickelthwate n’avait pas à s’inquiéter que le chœur manque de puissance et a pu donner une interprétation vigoureuse et exubérante. Les solistes ont été excellents. Dans la partie centrale In Taverna (À la taverne), le jeune ténor Adam Sperry, qui étudie présentement à l’Université du Manitoba, a bien relevé le défi de chanter le difficile chant du cygne sur la broche, Olim lacus colueram (Jadis j’habitais sur un lac). Poussé à une hauteur de registre à casser la voix, il a réussi à garder le ton et le son. Michael Nyby a ensuite fait rire l’auditoire par son interprétation bouffonne de la chanson Ego sum abbas Cucaniensis (Je suis l’abbé de Coscagne). Andriana Chuchman, qui ne chante à froid que dans la troisième partie, Cour d’amours, a pour sa part brillé de sa voix limpide, souple et très mélodieuse, surtout dans le magnifique et super aigu Dulcissime qui termine cette partie.

Par ce beau programme de musique chorale, l’Orchestre symphonique de Winnipeg s’est fait complice d’une double rencontre : une rencontre avec les membres de la communauté ukrainienne et l’histoire de l’arrivée de leurs ancêtres au Canada; la rencontre de deux cents choristes avec leurs nombreux admirateurs, qu’ils ont émus, divertis et épatés par une performance impressionnante.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 19 mars 2016
Alexander Mickelthwate, chef
Andriana Chuchman, soprano
Adam Sperry, ténor
Michael Nyby, baryton
Mennonite Festival Chorus
Canadian Mennonite University Chorus
Winnipeg Boys’Choir

Зoлотi жнива/ Golden harvest/ Moisson dorée    Larysa Kuzmenko; livret de Talia Zajac
Carmina Burana     Carl Orff

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