Of Mice and Men, du librettiste et compositeur américain Calisle Floyd, présentement à l’affiche de l’Opéra du Manitoba, est sans doute la plus belle production de la compagnie au cours des dernières années. Joué et chanté à la perfection, cet opéra est extrêmement touchant par sa grande simplicité et sa profonde vérité.

L’opéra Of Mice and Men (Des souris et des hommes) est une adaptation du roman éponyme de l’écrivain américain John Steinbeck publié en 1937. Le titre de l’œuvre a été inspiré à Steinbeck par un vers du poème À une souris que Robert Burns a écrit en 1785, après avoir accidentellement détruit un nid de souris en labourant son champ : “Les plans les mieux conçus des souris et des hommes avortent bien souvent”. Le roman raconte l’histoire simple, tendre et tragique de George et Lennie, deux amis d’enfance qui errent sur les routes de Californie en quête de travail saisonnier dans les ranchs. Déficient intellectuel, Lennie est grand costaud foncièrement doux et docile. Il est fasciné par les choses soyeuses et doté d’une très grande force physique qu’il ne parvient pas à contrôler, ce qui lui cause parfois de graves ennuis. George s’efforce de le protéger et de le tirer d’embarras. Il partage avec Lennie le rêve d’acquérir un jour une petite ferme avec un élevage de lapins que ce dernier pourra caresser à loisir. Arrivera un jour où Lennie commettra involontairement un meurtre qui mettra un terme à leur aventure et à leur rêve.

Candy (Peter Strummer, left) and Lennie (Michael Robert Hendrick) and George (Gregory Dahl) celebrate that they can buy a farm as their future downfall, Curley's wife (Nikki Einfeld) watches from the doorway during Manitoba Opera's presentation of "Of Mice and Men". The opera, created by the American composer Carlisle Floyd and based on the John Steinbeck novella runs April 23, 26 and 29 at the Centennial Concert Hall in Winnipeg.
Peter Summer (Candy) Michael Robert Hendrick (Lennie) et Gregory Dahl (George), en arrière plan Nikki Enfeld (l’épouse de Curley).                                                                   Crédit: Robert Tinker

Devant le succès de son roman, Steinbeck en a fait une adaptation théâtrale et l’œuvre a aussi été portée à l’écran, dont une production par des étudiants du Aboriginal Mentorship Program de l’Argyle Alternative High School de Winnipeg en 2008. Ce film, qui a gagné de nombreux prix, a transposé l’action dans le contexte de la vie difficile des aborigènes des premières nations à Winnipeg et a été présenté par l’Opéra du Manitoba dans le cadre des activités de promotion de l’opéra.

Calisle Floyd a composé une douzaine d’opéras, dont le plus populaire est Susannah. Of Mice and Men date de 1969. Son dernier, Prince of Players, vient d’être créé en mars par l’Opéra de Houston. Ce sont les opéras américains les plus souvent produits. Floyd, avec Aaron Copland, est considéré comme un des pères du mouvement d’opéra folklorique américain s’inspirant du vérisme verdien. M. Floyd, qui aura 90 ans en juin, était présent à la première de Winnipeg, le 23 avril 2016.

Floyd a adapté le roman de Steinbeck avec beaucoup d’intelligence et composé une très belle musique pour en faire un opéra formel dans la structure musicale et dramatique, tout en demeurant dans la simplicité. Il comporte les traditionnels solos, duos, trios et chœurs, mais il n’y a pas de grands airs ou de passages symphoniques mémorables dans cette œuvre. La musique exprime si bien l’émotion vécue par les personnages que nous avons fréquemment la larme à l’œil et que nous ne sortons pas de la salle en fredonnant les airs entendus mais plutôt bouleversés par cette histoire qui concerne des aspects de la vie auxquels nous sommes tous confrontés à un moment ou l’autre : l’amour, le don de soi, l’acceptation de la différence dans nos rapports avec les personnes déficientes, l’espérance et la résignation, nos rêves et nos déceptions. Ce sont des thèmes que l’on retrouve dans presque tous les opéras, mais ils nous touchent davantage dans celui-ci. L’apparente banalité de l’histoire se révèle d’une étonnante actualité et de portée universelle.

La construction dramatique est très bien faite. Dès le début se pose le drame intérieur de George, confronté aux limites que lui impose la promesse qu’il a faite de toujours s’occuper de Lennie. Ils sont en fuite après qu’une main posée par Lennie sur la robe d’une femme pour en sentir la douceur du tissu ait été perçu comme une tentative d’agression. Lennie cache dans sa poche une souris qu’il a involontairement tuée en tentant de l’attraper, qu’il prend plaisir à caresser. Dépité, George ne peut s’empêcher de répéter combien sa vie serait plus facile s’il était seul et n’avait à s’occuper que de lui-même. Mais son cœur le presse à rassurer Lennie qu’il continuera de le garder avec lui et qu’un jour leur rêve d’acheter une petite ferme où s’établir en paix se réalisera.

Ayant trouvé du travail dans un ranch, George s’efforce de protéger Lennie de situations qui pourraient le faire réagir avec une force excessive : la moquerie des autres travailleurs, surtout l’agressivité du contremaître, Curley, fils du propriétaire du ranch; ou l’intérêt que lui porte l’épouse négligée de Curley, qui pourrait attiser son attrait irrésistible pour les choses douces et le porter à poser un geste inconvenant. Un chœur d’hommes représente ces travailleurs condamnés par la grande dépression des années trente à parcourir les routes en quête d’un travail pour un salaire de pitance, désespérant de pouvoir un jour avoir leur maison et fonder une famille. Ils s’attachent à leurs rêves et à leurs maigres possessions. Ils sont résignés et pragmatiques. Candy, le plus vieux d’entre eux trouve un peu de réconfort en s’occupant de son vieux chien malade et puant, dont la présence devient de moins en moins supportable dans la baraque qui sert de dortoir. Il se laisse convaincre de l’euthanasier. Candy sent que c’est un peu de lui-même qui meurt en entendant le coup feu qui le met fin à la vie de son fidèle compagnon, le condamnant à la solitude.

La tension augmente quand l’épouse de Curley, personnage anonyme, cherche un peu d’attention parmi les travailleurs pour remédier à l’indifférence de son mari qui veut la confiner à ses appartements pour la garder toujours sous son contrôle. Lorsqu’il la trouve parmi eux, Curley s’enrage et s’en prend à Lennie, à qui sa femme semble porter une attention particulière. Lennie finit par réagir aux attaques de Curley en lui empoignant la main avec une telle force qu’il en fracasse les os. Les hommes menacent Curley de dénoncer sa brutalité s’il congédie George et Lennie et son épouse espère que cela lui servira de leçon.

Le calme revenu, George trouve une annonce de ferme à vendre et accepte que Candy se joigne à eux en contribuant de ses économies pour l’acheter, ce qui le sort de la déprime causée par la mort de son chien. Lennie a trouvé refuge dans un coin de la grange où il prend soin d’un chiot qu’on lui a donné. Il l’étouffe involontairement en le serrant trop fort. Arrive l’épouse de Curley qui vient chercher une valise qu’elle y a cachée pour s’enfuir du ranch. Elle dit à Lennie qu’elle en a assez de cette vie et qu’elle part pour Hollywood réaliser son rêve de devenir une grande actrice. Lennie lui confie que George et lui vont aussi réaliser bientôt leur rêve d’acheter une ferme. S’amorce alors un magnifique duo où ils chantent l’espoir et la joie anticipée de voir chacun leur propre rêve s’accomplir. Alors qu’elle s’apprête à partir, l’épouse en fuite remarque le petit chiot mort. Elle demande à Lennie ce qui s’est passé. Il lui parle de sa fascination pour les choses soyeuses et le plaisir qu’il ressent à les caresser. L’épouse se dit elle aussi fascinée chaque matin par la douceur de ses propres cheveux. Elle insiste pour que Lennie les touche et est prise de panique lorsque Lennie ne peut s’arrêter de les caresser. Ses cris effraient Lennie qui en tentant de la rassurer la sert trop fort dans ses bras. En déposant son corps inerte sur le sol, il prend conscience qu’il vient de faire quelque chose de très grave, qu’il est maintenant dans de très grands embarras et que son rêve ne pourra plus se réaliser. Il s’enfuit là où il sait que George pourra le retrouver pour le tirer d’affaire encore une fois. George rejoint Lennie avant que Curley, furieux, n’arrive avec ses hommes pour le lyncher. Sachant qu’il ne pourra leur échapper cette fois, George décide de tuer lui-même son ami en lui faisant d’abord visualiser dans la joie la belle ferme où ils vont bientôt se retrouver.

La musique a un pouvoir d’exprimer les émotions et les sentiments beaucoup plus grand que les seuls mots et le jeu des acteurs. Rien ne surpasse l’opéra en intensité lorsque musique, paroles, jeu des acteurs et décors sont conjugués à la perfection comme dans cette production. Le ténor Michael Robert Hendrick (Lennie), le baryton Gregory Dahl (George), le ténor Joel Sorensen (Curley) le soprano Nikki Einfeld (l’épouse de Curley), la basse Peter Strummer (Candy), la basse David Watson (Slim), le ténor Terence Mireau (Carlson) et le ténor Peter John Buchan (chanteur de la balade) ont tous très bien chanté et très bien joué. Les personnages étant des personnes très simples, Floyd a composé une musique qui permet aux chanteurs de chanter de façon naturelle. Ils n’ont pas à forcer la voix ou à faire des prouesses de virtuosité. Il n’y a pas de place pour de grandes arias dans cette histoire, rien qui permette de faire briller les chanteurs plus que leurs personnages. Lennie doit par exemple chanter des notes très aigues, mais les émotions qu’elles expriment exigent de le faire doucement, en voix de tête. Cela fait en sorte que les applaudissements pendant la présentation sont rares et n’interrompent jamais l’action. Il n’y rien dans la musique, la mise en scène, les décors ou l’éclairage qui soit source de distraction du drame qui se joue. De très beaux interludes contribuent à maintenir la tension dramatique entre les tableaux, pendant les changements de décors, superbement interprétés par l’Orchestre symphonique de Winnipeg, dirigé par Tyrone Paterson.

Cet opéra a toutes les qualités pour rejoindre un large public. Il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes connaissances en musique et en histoire pour le comprendre et l’apprécier. Il est écrit en anglais dans un langage accessible. L’histoire est intéressante et très émouvante. La musique d’inspiration américaine familière est belle et agréable à écouter. Il est chanté et joué parfaitement dans de magnifiques décors. C’est un spectacle d’une qualité exceptionnelle à voir absolument.

À l’affiche le mardi 26 avril à 19 h et le vendredi 29 avril 2016 à 19h30 à la Salle de concert du Centenaire.

http://www.manitobaopera.mb.ca/operas/of-mice-and-men.html

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