C’est une Isabel Bayrakdarian ravissante et radieuse qui est venue clore avec brio une autre belle saison du Manitoba Chamber Orchestra.

 

RCM Isabel Bayrakdarian

Arménienne née au Liban, immigrée au Canada à l’adolescence, Isabel Bayrakdarian a choisi de faire carrière en chant après avoir obtenu un diplôme en génie biomédical avec mention de l’Université de Toronto. Femme brillante, polyglotte, elle n’a jamais regretté son choix. Maintenant dans la quarantaine, épouse de Serouj Kradjian, arrangeur et son accompagnateur en récital, mère de deux enfants, elle irradie le bonheur d’une femme heureuse et accomplie. Elle mène une remarquable carrière internationale et c’est un immense privilège de la compter parmi les artistes chéris du Manitoba Chamber Orchestra qui se font un plaisir de revenir souvent à Winnipeg. Mme Bayrakdarian a accompagné le MCO dans une tournée nord-américaine qui s’est terminée par un concert mémorable à Carnegie Hall en 2008 et en 2013 a enregistré le premier disque sous étiquette MCO, Troubadour & the Nightingale, qui a été en nomination pour un prix Juno.

La première partie de ce concert différait du programme annoncé. Au lieu de chanter Songs from the Diaspora de Roberto Sierra, Isabel Bayrakdarian a interprété deux arias d’opéras baroques, Brilla nell’ alma, d’Alessandro, de Haendel, et Padre ingiusto, sposo ingrato, de Cajo Fabrizio, de Hasse. On a ajouté au programme Six danses populaires roumaines de Béla Bartók, présentées en début de concert. Upper Canada Fiddle Suite, de John Burge, annoncée comme pièce d’ouverture, a été déplacée à la fin de la première partie.

Bartók et son ami le compositeur Zoltán Kodály ont recueilli quelque 4000 mélodies traditionnelles hongroises dans les campagnes. Ils les ont largement utilisées de diverses manières dans leurs compositions. Le style des Six danses populaires roumaines provient de la Transylvanie, une région couvrant des parties de la Hongrie et de la Roumanie. Bartók a en fait une transcription pour piano en 1915, puis une pour petit ensemble deux ans plus tard. Le compositeur tchèque Arthur Willner les a adaptées pour orchestre à cordes, version que nous avons entendue au concert. Anne Manson en a dirigé une interprétation vivante et très expressive, distinguant bien le style particulier de chacune des danses.

Georg Friedrich Haendel et Johann Adolph Hasse sont deux compositeurs allemands contemporains prolifiques de la période baroque qui se faisaient concurrence. Alors que Haendel fit carrière en Angleterre, Hasse, un des maîtres de l’opéra italien au 18e siècle, demeura sur le continent, principalement en Allemagne et en Italie. Tous deux ont joui d’une grande réputation à leur époque, composant de nombreux opéras, des oratorios et de la musique sacrée. Hasse sombra dans l’oubli alors que Haendel a traversé les siècles, grâce sans doute à ses œuvres orchestrales et à sa musique de chambre, et surement au succès continu de son célèbre Messiah. La redécouverte de la musique ancienne et de l’opéra baroque vers le milieu du 20e siècle a donné une nouvelle vie à ces œuvres qui font maintenant partie du répertoire de nombreux chanteurs et orchestres de chambre.

Haendel a composé l’opéra Alessandro en 1726 et Hasse Cajo Fabrizio en 1732. Ce sont deux opéras dans le style de l’opera seria italien, au caractère noble et sérieux, inspirés de l’histoire et de grandes œuvres de l’Antiquité classique. Dans l’aria Brilla nell’alma, du troisième acte d’Alessandro, la princesse persane Rossane chante le bonheur et la joie que lui apporte son amour du conquérant Alexandre: “Dans mon âme scintille une douce lueur de contentement jamais encore ressenti qui inonde mon cœur d’une joie suave et grandissante.” Au troisième acte de Cajo Fabrizio, Sestia, la fille du Consul Romain qui règne sur la province d’Épire, en Grèce, se révolte contre son père dont elle réprouve les mœurs et la cruauté : “Père injuste, époux ingrat, qui provoque mes tourments … tu peux m’interdire de pleurer mais tu ne peux m’empêcher de mourir.”

Ces deux arias ont été composées pour mettre en valeur la virtuosité d’une diva de l’époque, Faustina Bordoni, épouse d’Adolph Hasse. Mme Bayrakdarian les a interprétées avec une grande intensité dramatique, autant dans l’expression des sentiments amoureux de Rossane que celle du mépris et de la colère de Sestia. Cette intensité se sentait dans le ton de la voix, une proclamation claire du texte (en italien) et une gestuelle très expressive. La partition orchestrale est très simple, il ne fallait pas faire ombrage à la cantatrice! Le rôle de l’orchestre est de soutenir le ton et d’ornementer de brefs interludes pour permettre à la soliste de reprendre son souffle. Anne Manson a bien respecté l’esprit de cette musique en assurant un accompagnement qui a permis d’apprécier et de goûter pleinement la beauté de la voix et la qualité du chant de Mme Bayrakdarian.

La longue ovation qui a suivi la performance de Mme Bayrakdarian a provoqué une heureuse pause avant la présentation d’Upper Canada Fiddle Suite, de John Burge, dont le MCO avait interprété Flanders Fields Reflections à son concert du 26 mars 2016. Cette pièce, commandée par l’ensemble de musique de chambre The Thirteen Strings, d’Ottawa, a été créée le 18 avril 1997 sous la direction de Denis Simons. Elle fait partie du programme du CD Flanders Fields Reflections enregistré par Sinfonia Toronto sous Étiquette Marquis entièrement consacré à des œuvres de John Burge, qui a gagné le Prix Juno du meilleur disque de musique de compositeurs canadiens en 1999.

Upper Canada Fiddle Suite est une interprétation moderne de la musique de danse folklkorique qui s’est répandue dans le Haut Canada et le Bas Canada après l’arrivée des colons anglais, écossais et irlandais. Ses trois mouvements, Reel, Valse et Gigue, ne sont pas des adaptations d’airs connus mais des compositions originales s’inspirant du genre. Burge rend hommage à cette musique en accentuant son caractère festif avec beaucoup d’humour, dans un style qui fait penser à l’art non figuratif. Anne Manson en a donné une magnifique interprétation, rehaussée par les brillants solos de Karl Stobbe.

La deuxième partie du concert a débuté avec la Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis de Ralph Vaughan Williams. Williams a collaboré à l’édition d’une nouvelle version de l’English Hymnal, en 1906. Au cours de ses travaux, il a été frappé par le mode tonal d’un chant composé par Tallis (1505-1585), l’un des plus grands musiciens d’Angleterre à l’époque des Tudor. Williams l’a utilisé pour le chant du Temps du carême, When rising from the bed of death (En se levant du lit de la mort). Il en a aussi fait une fantaisie pour trois ensembles de cordes : un quatuor qui fait office de soliste, que Mme Manson avait placé sur le côté au milieu de la nef, et deux orchestres de taille différente, qui jouent en antiphonie, à la manière de deux chœurs, se faisant face dans le sanctuaire. L’œuvre fut créée en 1910 dans la cathédrale de Gloucester, en Angleterre. Son épouse écrivit au sujet de cette première : “Ayant à l’esprit la grandiose architecture romane de la cathédrale et la qualité étrange de la résonnance de la pierre, l’idée de l’effet d’écho des trois ensembles d’instruments fut très appropriée. Il semblait que son amour de toujours de l’architecture et ses connaissances historiques étaient si bien assimilés qu’ils ont été transposés et absorbés dans la ligne de la musique.” L’église Westminster United a une excellente acoustique, mais n’a pas le volume et la réverbération d’une immense cathédrale médiévale. Malgré cela, Anne Manson en a donné une sublime exécution, paisible, méditative, d’une grande élévation spirituelle.

Isabel Bayrakdarian est ensuite revenue sur scène chanter Il tramonto (Le coucher de soleil), d’Ottorino Respighi, compositeur du tournant du 20e siècle, dans un arrangement pour orchestre à cordes d’Alain Trudel. Respighi est un compositeur formé initialement par Rimski Korsakov, qui a marié les styles romantique, influencé par Tchaïkovski, Strauss et Puccini, et impressionniste, à la manière de Debussy. Il tramonto est une traduction en italien du poème Sunset de Percy Bysshe Shelley (1792-1822). Le poème est une réflexion profonde et tendre, presqu’une rêverie, sur un amour perdu et la splendeur de la nature, en contemplant le soleil qui se couche à l’ouest en laissant derrière un tapis de noirceur. Les lignes vocales sont écrites dans un style déclamatoire et non opératique. La musique est empreinte d’intimité et de passion contenue. Mme Bayrakdarian en a donné une très belle interprétation. Elle a chanté avec beaucoup de délicatesse, respectant parfaitement le caractère intime de l’œuvre. Alain Trudel a fait l’arrangement de l’accompagnement expressément pour Mme Bayrakdarian, pour un enregistrement avec l’Orchestre symphonique de Laval, sous sa direction. Une pièce tout à fait appropriée pour clore une très belle saison musicale, alors qu’à la sortie le soleil teintait le ciel de ses derniers rayons.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 9 juin 2016, Westminster United Church
Anne Manson, chef
Isabel Bayrakdarian, soprano

Six danses populaires roumaines     Béla Bartók
Brilla nell’alma (Alessandro)     Georg Friedrich Haendel
Padre ingiusto, sposo ingrato (Cajo Fabrizio)     Johann Adolph Hasse
Upper Canada Fiddle Suite     John Burge
Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis     Ralph Vaughan Williams
Il tramonto (Le coucher de soleil)     Ottorino Respighi, arr. Alain Trudel

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