La Ville de Regina a récemment mis en place une interdiction de fumer en terrasse. Winnipeg est donc la seule ville majeure du Canada à le permettre. Pour le professeur Jonathan Reinarz, les interdictions de fumer s’inscrivent dans une histoire complexe où s’entremêlent gastronomie, classes sociales et immigration.

Gavin BOUTROY

Le 12 juin dernier, la Société canadienne du cancer et la Manitoba Tobacco Reduction Alliance (MANTRA) ont comparu devant le comité permanent de protection, des services commu- nautaires et des parcs de la Ville pour réclamer l’interdiction de fumer sur les terrasses, dans les parcs publics, sur les terrains de sports, dans les skate park, et lors des festivals publics.

Le Professeur Jonathan Reinarz est le directeur du département de l’Histoire de la médecine à l’Université de Birmingham, en Angleterre. Son livre le plus récent porte sur l’histoire de l’odeur. (1)

Est-ce que le débat autour d’une potentielle interdiction de fumer en terrasse ressemble au débat qu’il y a eu autour de l’interdiction de fumer dans les bars et restaurants?

Certains disent que toute l’initiative autour d’une interdiction de fumer en terrasse est différente de celle autour de la cigarette à l’intérieur. Quand les restaurants sont devenus des environnements non-fumeurs, il était question de protéger les employés et les clients. Cet argument médical est moindre dans le cas des terrasses, où la fumée se dissipe beaucoup plus rapidement. Je pense qu’aujourd’hui on pourrait entendre des arguments dans le style « on essaie de protéger les fumeurs! ». Avec de fortes taxes sur le tabac, c’est un autre moyen de rendre la vie du fumeur plus difficile, a n qu’il arrête de fumer.

Vous soutenez donc qu’il y a des raisons outre l’argument médical pour une interdiction de fumer en terrasse…

Un autre exemple. Les chercheurs traitent rarement des sens individuellement. Dans cette optique pluri-sensorielle, l’odeur du tabac, surtout de la cigarette, va affecter le gout de la nourriture.

De nos jours, beaucoup de bars se disent « gastro-bars ». Ils sont ers de la nourriture qu’ils servent. La qualité de la cuisine a nettement augmenté. On est loin du jour où une cigarette aurait été fumée avec un fish and chips ou un steak bien gras. Il y a donc aussi l’élément du gout.

Que peut-on dire par rapport aux « moments » où de telles mesures sont prises?

Nous entendons beaucoup parler de la qualité de l’air. C’était l’ennemi public numéro 1 l’année dernière. On peut penser aux Jeux Olympiques, aux moteurs diesels…

Les terrasses sont un microcosme, où se déroule l’histoire de ce que l’industrialisation a fait aux villes. Les villes étaient un lieu salubre, et puis elles ont été contaminées. Et maintenant on regarde les villes et on veut les nettoyer.

C’est de même pour une terrasse. L’espace le plus désirable du restaurant, la terrasse, est devenu contaminé.

 

Et ce, même si l’impact de la fumée de cigarette au niveau environnemental est négligeable. C’est la détection de cette « contamination » par les sens qui dérange.

Que se passe-t-il lorsqu’on interdit une odeur?

Prenez cette analogie. Depuis la fin du 19e siècle, la plupart des espaces dans les facultés de médecine sont non-fumeurs. Le seul endroit qui est longtemps resté fumeur est la salle de dissection. Ailleurs, les corps étaient sous vitre, il n’y avait pas d’odeurs, et donc aucun besoin de fumer. Mais la salle de dissection était polluée par des produits chimiques et l’odeur des cadavres, il était donc permis d’avoir une cigarette pendouillant de la bouche à tout moment. La fumée montait directement dans les narines, c’était un moyen de se protéger des autres odeurs. Il y a eu beaucoup de ça par le passé.

Toutes les odeurs en cachent d’autres, interdire des odeurs

c’est comme enlever les couches d’un oignon. Il y aura de nouvelles odeurs qui nous embêtent, on se dira « mais comment ça se fait que je n’ai pas senti cette odeur avant!».

Peut-on déceler des éléments de classe sociale dans les interdictions de fumer?

Je disais qu’il y a des « moments » où ce genre de mesure est décrété. Quand il était clair que les classes moyenne et supérieure avaient vraiment arrêté de fumer, et que la majorité des fumeurs étaient des gens ordinaires, de la classe ouvrière, il n’y a eu aucune hésitation à introduire des lois sur la cigarette à l’intérieur de bars et des restaurants.

Il faut se souvenir que la consommation de tabac a un rôle culturel, quoique moins fort que dans le passé. Par exemple, la cigarette est associée avec les groupes étudiants de gauche des années 1960 et 1970. Pour certains, fumer des gauloises était comme porter une épinglette qui permettait de se reconnaître.

On parle maintenant des espaces « sans fumée et sans parfums »…

Placer le parfum à côté de la cigarette envoie un message. Je n’ai jamais vu l’application de ce genre de mesure, mais si il y a un élément de classe sociale quant au tabagisme, il y en aura face aux parfums.

Les premières mises en vigueur des mesures de ce type visent souvent les personnes les plus défavorisées. Les gens qui ne portent pas les vêtements appropriés pour entrer dans un restaurant par exemple… Je peux très bien imaginer voir un collègue expulsé d’une réunion parce qu’il portait un parfum que tous pouvaient qualifier comme « sentant mauvais », tout en laissant Channel numéro 5 tranquille.

(1) Past Scents: Historical Perspectives on Smell (2014) est publié par University of Illinois Press.

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