Par Bernard BOCQUEL

La Liberté du 12 juillet 2017

C’est le privilège de tout un chacun de voir des signes où il n’y en a pas forcément. Le fait qu’en cette 150e année de la Confédération canadienne, qui coïncide avec le 500e anniversaire des débuts du protestantisme, La Liberté publie un 12 juillet offre en tout cas une excuse parfaite pour revenir sur le temps où le Canada vivait une guerre de religion larvée.

En effet, l’image que l’on se fait du Canada d’aujourd’hui, à savoir un pays tolérant, ouvert à la diversité, généreux, apte au compromis n’a rien à voir avec la longue période où le pays était dominé par les extrémistes orangistes. Leurs convictions se résumaient très simplement : faire preuve d’un anticatholicisme primaire.

Une attitude qui s’explique fort bien quand on sait que la Réforme protestante se produisit à un moment de l’histoire de l’Europe où il était entendu que le peuple partageait la religion de son souverain. La même foi pour tous : la solution idéale pour ne plus avoir à s’inquiéter de l’unité du pays.

À cause de cette doctrine, la lutte de pouvoir entre l’Église catholique et les princes convertis au protestantisme a été féroce. Il a souvent fallu en effet déterminer par les armes si le peuple serait de foi catholique ou protestante. Du côté de la Grande-Bretagne la partie décisive entre le roi catholique Jacques II et son rival protestant Guillaume d’Orange s’est jouée en terre irlandaise le 12 juillet 1690 près d’une rivière appelée Boyne.

La défaite catholique signifiait que les Irlandais de foi catholique allaient vivre sous la tutelle protestante. Et qu’inévitablement, pour cause de cession de la Nouvelle-France catholique à la Couronne d’Angleterre, viendrait la nécessité pour les orangistes de dominer les populations catholiques au Canada. Puisqu’il est inévitable que les immigrants amènent dans leur nouveau pays les idées reçues et autres préjugés avec lesquels ils ont grandi sur leur terre d’origine.

C’est ainsi que les orangistes sont devenus les pires ennemis des Canadiens français, du fait que ces derniers étaient à peu près tous baptisés catholiques. Rappelons pour mémoire que John A. Macdonald, le premier Premier ministre de la Confédération canadienne, était un orangiste convaincu. Si bien qu’au fond, le tort principal des Métis de la Rivière-Rouge qui lui résistèrent en 1869-1870 n’était pas d’être de misérables half-breeds, mais des papistes, comme les orangistes désignaient péjorativement tout catholique.

À cette intransigeante lumière, il devient aisé de saisir à quel point l’exécution du fauteur de trouble orangiste Thomas Scott le 4 mars 1870, pour rétablir l’ordre dans la colonie de la Rivière-Rouge, a été jugée aux yeux des orangistes comme le scandale suprême. Dans un monde où il n’y a pas d’adversaires mais des ennemis, la mort de Scott était une provocation qui exigeait d’être lavée dans le sang. Louis Riel a payé de sa vie en 1885 la soif de vengeance du dominateur.

Dès les débuts du Manitoba, les Canadians orangistes de l’Ontario étaient fermement décidés à éliminer la présence métisse canadienne-française. Déjà en 1871, les conquérants s’empressèrent de renommer la rivière aux Ilets-de-Bois… la Boyne.

En Saskatchewan en 1929, le nouveau gouvernement de l’orangiste Anderson s’attaqua de front à l’éducation en français et à la religion catholique. Une fois de plus, les Métis et les Canadiens français furent réduits à des protestations. Celles de Guillaume Charrette de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba étaient aussi éloquentes que vaines. Son ton exprime la vieille souffrance, résume le climat impitoyable de l’époque : « Compatriotes de la Saskatchewan, courage et confiance en Dieu! Les Métis du Manitoba vous disent : salut aux persécutés pour la race française et la religion catholique. C’est la destinée de notre race au Canada d’être persécutée. […] Ne faiblissons jamais. Remercions plutôt nos persécuteurs qui nous rappellent nos origines et notre destinée de nous serrer les coudes et de nous sentir frères. »

À l’été de 1919 à Saskatoon, alors qu’elle était enceinte, Éléonore Sumner, fille du juge canadien-français Louis-Arthur Prud’homme, n’avait qu’une inquiétude : que son enfant naisse le 12 juillet. Sa crainte était fondée : son fils Claude naquit le 10 juillet. Il fut un brillant élève des jésuites au Collège Saint-Boniface, devint jésuite lui-même, enseigna la philosophie à Addis Abeba pendant près de 50 ans. Claude Sumner décéda le 24 juin 2012 en pleine Saint-Jean-Baptiste. Ultime pied-de-nez du destin d’un merveilleux poète aux orangistes bornés d’une autre époque. Après tout, on peut bien voir des signes où l’on veut l’année du 150e anniversaire de la Confédération canadienne.

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