Pour Alanis Obomsawin, le caractère exceptionnel de l’école de Norway House provient en partie de son curriculum. « La section de musique est obligatoire dans le curriculum. J’ai vu des jeunes à partir de l’âge de 8 ans se concentrer, qui savent jouer des jigues métisses au violon. On voit des jeunes qui veulent apprendre et qui s’encouragent. »

La première du 50e film de la documentariste Alanis Obomsawin a eu lieu le samedi 9 septembre dans le cadre du Festival international du film de Toronto. Our People Will Be Healed (1) raconte l’enrichissement de la vie à la nation crie de Norway House grâce à son école. L’éminente documentariste témoigne de son espoir, du haut de ses 85 ans. Questions et réponses.

Gavin BOUTROY

Qu’avez-vous ressenti en entrant pour la première fois dans l’école Helen Betty Osborne, à Norway House?

Alanis Obomsawin : Ce qui est extraordinaire quand on entre dans cette bâtisse-là, c’est la lumière. Il y a des grandes fenêtres dans le toit. C’est non seulement la lumière, mais aussi l’architecture.

Il y a beaucoup de cercles dans la bâtisse elle-même et dans la section dehors, au centre. Ce cercle est entouré par les passages des classes, comme les rayons d’une roue. J’ai tellement aimé cette partie-là de l’école, que j’ai demandé à la directrice si l’on pouvait faire un tournage là, avec les enfants de Norway House qui jouaient du violon.

Pour toutes les nations autochtones, la racine des choses, c’est toujours un cercle, c’est toujours en rond. Se rencontrer dans un cercle, c’est une coutume qui existe depuis des milliers d’années. L’architecture de cet école est elle-même une déclaration importante.

Et puis, il y a tout ce qui se passe même dans les classes, l’atmosphère de bienvenue, d’inclusion. C’était totalement le contraire pendant des décennies.

La directrice de l’école me raconte : “Oh les adolescents, on a du mal à les réveiller le matin, ils veulent toujours dormir plus longtemps. On s’est rendu compte que c’était à nous de faire des changements. On a décidé que l’autobus qui passait à 8h30 c’était trop tôt. On a organisé le déplacement des adolescents un peu plus tard. Pourquoi? Parce qu’on veut les voir en classe, on préfère même qu’ils soient en retard que de ne pas les voir du tout.

Les résultats sont très différents d’un système où l’on réprimande les jeunes qui sont en retard. Jusqu’à la 9e année, les élèves sont présents, mais ensuite en 10e, en 11e, et en 12e année, les élèves sont moins présents. À leur graduation, les nombres étaient très petits. Pour l’année qui vient de finir, il y a au moins 70 jeunes qui ont gradué, grâce à ce changement. Cette école aide les jeunes à s’exprimer, à vouloir aller à l’école, à s’éduquer. C’est formidable.

« Je n’ai pas encore développé le langage pour exprimer ce que j’ai ressenti et ce que j’ai vu à Norway House. »
Alanis Obomsawin

Pourquoi avoir fait un film sur Norway House?

A. O. : Dans tout ce que je fais, l’éducation est primordiale. L’éducation qu’on a reçue depuis tant de décennies était une éducation qui parlait de l’histoire du Canada. C’était de dire que les sauvages ont scalpé les pauvres blancs qui sont venus ici, et que nos langues sont des langues de sauvages, qu’il faut pas parler comme ça, que c’est une langue du diable. C’est comme ça qu’on nous a éduqués, moi même je suis passée par là.

À Norway House, c’est le contraire. Les jeunes sont encouragés à apprendre leur langue, leurs coutumes, et tout le reste avec. C’est ça qui est merveilleux, de dire : “ce qu’étaient vos ancêtres, quelles coutumes ils avaient, comment ils ont survécus, c’est important.

On a eu tellement de problèmes de suicide, de problèmes d’alcoolisme, de problèmes de drogue. Personne n’a guéri avec ces choses-là.

La guérison, c’est de retourner à certaines coutumes, à certaines façons d’être. Qui font que tu as le droit d’être un Autochtone, qu’il n’y a rien de mal là-dedans, que même il y a de belles choses.

Alanis Obomsawin

Our People Will Be Healed est ponctué de scènes de jeunes de Norway House qui participent à une excursion en canoë. Dans l’une de ces scènes, les jeunes assis autour d’un feu expliquent les raisons de leur participation à ce voyage. Dans ces entrevues, vous maintenez un rapport très intime avec des jeunes qui racontent des histoires très dures et très personnelles.

A. O. : La racine de cette intimité, c’est l’amour que je porte pour les jeunes, et pour nos Nations. C’est la confiance qu’ils m’accordent. C’est d’être capable d’écouter. Je passe beaucoup plus de temps à écouter qu’à parler. Donc je pense que la raison principale c’est que je suis à l’écoute tout le temps. Tout ce qu’ils disent est important.

C’est également culturel. Beaucoup de personnes plus âgées dans cette communauté leur enseignent la culture. Et cela fait partie de leur éducation officielle.

Par exemple, quand vous voyez les élèves dehors, ils apprennent comment faire une tente à suer. Ils auront des notes pour ce qu’ils apprennent comme dans leurs autres cours.

C’est pareil que dans les années 1970 quand il y a eu un traité entre le Québec et les cris de la Baie James. Ils ont décidé que ce serait eux qui allaient décider du curriculum. Ils ont décidé que les enfants iraient à l’école pendant l’été, et qu’à l’automne, ils iraient à la chasse dans le bois, à la pêche, et apprendre de leurs parents la survivance dans le bois, à titre d’études.

La province du Québec a dit : “pas question”, mais les cris de la Baie James ont dit, “c’est nous qui allons décider”. Les valeurs, les traditions, la langue seront primaires. C’est toute une autre culture, une autre manière d’apprendre.

Est-ce qu’il y a plus d’espoir dans ce film qu’ailleurs dans votre oeuvre?

A. O. : C’est sûr. Je trouve même que le mot espoir ne rend pas justice, c’est beaucoup plus grand que ça. Je n’ai pas encore développé le langage pour exprimer ce que j’ai ressenti et ce que j’ai vu à Norway House.

Ça fait des dizaines d’années que je fais des tournées à travers le Canada.Avant d’être cinéaste, j’étais éducatrice, je parlais dans des classes de la culture et de l’histoire. Je n’ai jamais vu une école semblable. C’est un modèle pour tout le reste du Canada. Jamais je ne pourrais suffisamment faire l’éloge de la gouvernance de Norway House et de cette école. C’est plus que de l’espoir : c’est l’avenir, la santé de l’âme, et de l’esprit.

Est-ce que cela veut dire que c’est un film moins militant ?

A. O. : Je documente. Je ne crée pas de choses qui ne sont pas là. Je documente ce que je vois, et ce que j’entends, et pour moi, Norway House, c’est extraordinaire.

Quelle est la signification des cérémonies de la danse du soleil?

A. O. : Quand ils m’ont dit que je pouvais filmer j’étais très contente et très touchée. Mais vous aurez remarqué que je n’ai pas filmé de cérémonies comme telle. Je trouve que ça, c’est très intime, et je voulais être plutôt discrète dans le tournage du sundance. En même temps, je voulais que les jeunes sachent que cette culture existe, et que ça leur appartient, et que s’ils ont le goût d’y participer, qu’ils le peuvent. Leur dire que ceci leur appartient.

Le chef de la Nation Crie de Norway House, Ron Evans, et le Conseiller et vice-chef Gilbert Fredette seront à Toronto pour la première…

A. O. : J’ai des frissons rien que d’y penser. Ça va être une expérience différente de tout ce qu’ils ont vu auparavant.

(1) Our People Will Be Healed est réalisé par Alanis Obomsawin avec l’Office National du Film. La cinéaste de la Nation abénaquis du Québec a été primée tant au Canada qu’à l’internationale pour son oeuvre prolifique, dont Kanehsatake – 270 ans de résistance (1993) l’un de ses quatre films sur la crise d’Oka de 1990.

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