Par Bernard BOCQUEL

La vie, c’est un chemin. Celui d’Anita L’Heureux a débuté le 4 avril 1932 et s’est conclu le 28 septembre 2017.

Elle était la première des neuf enfants de Pearl Sorensen et d’Eddie L’Heureux, qui vivaient à Saint- Pierre-Jolys. Dès l’âge de 14 ans, elle a travaillé pour aider la famille. C’est à 20 ans, la jeunesse élégante, qu’elle s’est laissée courtiser, à l’occasion d’un bal de police tenu au prestigieux hôtel Royal Alexandra, par un courtier en assurances de huit années son aîné.

Dans la conversation, Anita Forest évoquait volontiers l’amour de sa vie. « J’avais demandé trois choses dans mes prières : un homme qui ne sacrait pas, ne buvait pas et était priant. Georges était tout ce que je demandais, l’élégance en plus. La danse et la prière nous rapprochaient. Il avait en plus hérité de sa mère le don de la patience. En 36 ans, je ne l’ai vu fâché que deux fois. »

Sa belle-mère, Élise Desgagné, était métisse. Malgré l’époque, Anita L’Heureux n’entretenait aucun préjugé à l’égard du premier peuple du Manitoba. « J’ai toujours aimé le teint foncé. Le côté basané allait bien avec son caractère. » La personnalité de Georges Forest, sa volonté de s’engager dans la société, en ont fait un personnage public. Une hyperactivité acceptée par sa compagne, dont les bras de mère étaient remplis, ayant mis au monde huit enfants.

La vie, c’est un chemin où parfois l’ouverture d’esprit se mêle puissamment à la fidélité.

« Le coup visionnaire de Georges, c’était le Festival du Voyageur. Il voyait combien de personnes seraient au grand bal. Et il y en a eu au moins mille. Pour sa victoire en Cour suprême, Georges ne savait pas du tout au départ qu’il commençait quelque chose de grand. Il ne connaissait pas vraiment son histoire, il lui a fallu l’apprendre. Nous avons alors vécu une vie turbulente. La majorité des gens était contre ses idées. Pendant quatre ans, nous avons reçu des téléphones de gens frustrés qui croyaient que Georges s’était levé un beau matin avec l’envie de ne pas payer une contravention. Nous avons aussi subi une grosse pression financière. Finalement, quand Georges a gagné, j’ai eu du mal à croire que cette immense pesanteur, qui me semblait grosse comme un immeuble, était enlevée de mes épaules. » (1)

Anita Forest, qui a « toujours aimé la simplicité », aura été la femme non pas derrière l’homme qui a contribué à faire de notre province une meilleure terre d’accueil, mais la femme avec l’homme qui trouvait son courage non pas dans l’orgueil, mais dans la prière.

La vie, c’est aussi un pèlerinage où l’éclair peut frapper sans prévenir. Après la mort subite de Georges Forest en plein Festival du Voyageur, Anita Forest, soutenue par l’amour de sa  famille, a su trouver la force de l’acceptation. « Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver. C’est pas nous autres qui menons notre vie. S’il y a un blocage, c’est qu’il est supposé arriver. »

Son chemin est devenu un petit sentier dans les dernières années de sa vie. Mais à force d’abnégation, sa santé déclinante l’a entraînée vers des sommets intimes de sagesse. Autant de moments lumineux qu’elle partageait volontiers. Anita Forest parlait de sa foi comme elle souriait : on sentait bien que ses mots vibraient depuis le fin fond d’elle-même. Pour avoir perdu une mère devenue centenaire, elle a dû lutter d’autant plus contre sa fragilité physique. La confiance cependant finissait par l’emporter : « Je sais que mon âme n’a pas de rides. »

(1) La saga juridique enclenchée par Georges Forest s’est conclue en Cour suprême en décembre 1979, lorsque les juges ont déclaré inconstitutionnel le Official Language Act de 1890, qui avait fait de l’anglais la seule langue officielle du Manitoba. Georges Forest est décédé en février 1990.

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