Pour cette première édition de l’année 2018, La Liberté s’est intéressée à ces années en « 8 » qui ont marqué la ville, le pays, et même le monde entier. Nos chroniqueurs ont eu carte blanche pour parler de leurs souvenirs, ou de l’année qui s’ouvre. Et, pour évoquer les évènements les plus présents dans l’esprit de la communauté franco-manitobaine, nous ouvrons notre journal avec l’incendie de la Cathédrale de Saint-Boniface, le 22 juillet 1968, raconté par le pompier Raymond Raiche.

Le 22 juillet 1968, Raymond Raiche était chez lui, rue Bristol, lorsque le téléphone a sonné, vers les 12 h 30. Il s’est immédiatement mis en route pour rejoindre ses collègues pompiers qui combattaient déjà l’incendie de la Cathédrale de Saint-Boniface.

Par Daniel BAHUAUD

À 80 ans, presque 50 ans après, Raymond Raiche sait pourquoi il conserve jusqu’à aujourd’hui de vifs souvenirs de ces moments dramatiques.

« Vivianne et moi, on s’est mariés en 1960 dans la Cathédrale. Pour moi, l’incendie a été un évènement émotionnel, personnel. La journée s’est gravée dans ma mémoire. »

Le matin du 22 juillet 1968, des réparations au toit étaient en cours sur l’édifice monumental ouvert au culte en 1908 par Mgr Langevin. Tout juste avant midi, des peintres venaient de terminer de peindre le toit. Selon La Liberté et le Patriote du 14 août 1968, le brasier a tout probablement été déclenché par des ferblantiers, qui ont avoué à Auguste Thorimbert, le commissaire aux incendies du Winnipeg métropolitain, qu’ils avaient fumé au travail. Les ferblantiers venaient de quitter l’église pour leur pause du dîner lorsque les premières flammes ont été repérées.

Raymond Raiche raconte : « L’appel au feu a été lancé vers midi. Dès que l’alarme a sonné, Emery Proulx, le chef des pompiers de Saint-Boniface, a mobilisé les pompiers des casernes nº 1 (rue Dumoulin) et nº 2 (à l’angle de l’avenue Taché et de la rue Goulet). Au moment où les camions sont arrivés sur place, il a fait venir les pompiers de la caserne nº 3 (rue Marion près du chemin Dawson).

« En tout, ils n’étaient que 14 pompiers, avec trois camions. Art Desmet de la caserne nº 1 s’est mis à contacter tous les pompiers qui n’étaient pas en service. C’est alors que j’ai reçu le coup de fil. À cause de la taille de l’édifice, le chef Proulx a demandé l’aide des pompiers de Winnipeg, en conformité avec l’entente d’aide mutuelle entre Saint-Boniface et Winnipeg. Leurs camions ont eu beaucoup de difficultés à traverser le pont Provencher, qui était engorgé de curieux. »

Raymond Raiche est d’abord passé à la caserne nº 2 chercher son équipement. « J’ai stationné ma voiture dans l’allée qui longe le cimetière et qui menait à l’ancien Hospice Taché. Des gens m’ont crié que je n’avais pas le droit d’être là. Quand ils ont vu ma tenue de pompier…
« Et puis, comme si cela avait été la toute première fois, j’ai vu la Cathédrale. Le toit brûlait. Les clochers étaient en flammes. Et il faisait chaud, très chaud. Quand une église prend feu, tu trembles. Parce que tu sais que l’incendie va être terrible. La nef devient un énorme brasier.

« J’avais peur pour tous ces curieux qui étaient braqués devant l’édifice. Ils étaient bien trop proches. Je pensais : Whoa! Quand les tours vont s’effondrer, ou quand la rosace va éclater, il y aura des blessés, des morts. Heureusement, ça n’a pas été le cas. »

À la demande du chef Proulx, Raymond Raiche est allé prêter main-forte à des pompiers de Winnipeg qui se trouvaient tout près de la petite tour située près du coin nord-est de l’édifice.

« La tour abritait un escalier en spirale qui permettait d’accéder au grand balcon qui longeait la nef et qui était relié au jubé, là où était situé le grand orgue. Les pompiers avaient monté un boyau d’un pouce et demi jusqu’au balcon. J’ai mis mon masque, activé ma bonbonne d’oxygène et je suis monté les rejoindre.

« Une fois dans la Cathédrale, on a essayé de faire gicler l’eau jusque dans le grenier du toit, après qu’on avait percé un trou dans le plafond. Mais dès qu’on a vu l’état du grenier, on savait que c’était peine perdue. Ça ressemblait à l’intérieur d’un poêle à bois. Les flammes léchaient tous les racoins. Le bruit était assourdissant.

« Alors le plafond a commencé à prendre feu. Des morceaux de plâtre et de bois nous tombaient dessus, comme une pluie d’étincelles. La boiserie du balcon et les colonnes ont aussi pris feu. Il fallait sortir! »

Une fois à l’extérieur, Raymond Raiche a vite pris la mesure de la situation. Il n’était plus question de sauver la basilique : « Notre seule mission possible était de contrôler la conflagration. On ne pouvait pas permettre aux flammes de rejoindre le Collège de Saint- Boniface, ou encore les bâtisses sur l’avenue de la Cathédrale. Il fallait arroser, arroser et encore arroser. Et surveiller le toit pour qu’il ne répande pas le feu en s’effondrant. On a été chanceux. Parce que les murs de la Cathédrale ont tenu le coup. Ils ont contenu les morceaux de la charpente lorsque le toit est tombé. »

Pour gérer l’incendie, il fallait de l’eau. Beaucoup d’eau. Et de la pression. Raymond Raiche explique comment les pompiers ont relevé le défi : « Pour chaque 50 pieds de boyau, il faut dix livres de pression juste pour faire monter l’eau. Avec un boyau de 150 pieds, il faut 30 livres. Les bornes fontaines de la Ville de Saint-Boniface avaient une pression de 60 livres. Rendu au bout du boyau, il restait peu de pression pour faire gicler l’eau.

« Alors pour augmenter la pression, on a installé nos boyaux en série, d’un camion à l’autre. Ça s’appelle le pompage de recharge. Le camion de la caserne nº 1 pouvait pomper 550 gallons impériaux par minute. Celui de la caserne nº 3 pompait 650 gallons. Et celui de la nº 2, un bon Bickle Seagrave solide, envoyait 1 000 gallons par minute. Une fois les boyaux reliés à nos pumpers, on pouvait décharger des grosses quantités d’eau sur l’édifice. »

Raymond Raiche est resté en poste jusqu’à 20 h. « J’ai enlevé mon casque et j’ai contemplé les ruines de la Cathédrale, dans une sorte de stupeur. J’étais épuisé. J’avais été tellement pris par mon travail que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. »

 

 

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