par Bernard BOCQUEL

C’ÉTAIT UNE ANNÉE EN 8. Le thème du premier numéro de La Liberté publié la semaine dernière était lié à la décision de l’abbé Joseph-Norbert Provencher d’obéir à son évêque en s’exilant à la Colonie de la Rivière- Rouge. C’était en 1818. Le bicentenaire de l’implantation de l’Église catholique dans l’Ouest constitue une chance à ne pas manquer pour brasser des faits d’histoire. La persévérance légendaire de ce missionnaire a donné naissance à d’autres années en 8.

En effet, Mgr Provencher avait laissé de telles traces dans les esprits qu’il était inconcevable que Saint- Boniface ne souligne pas le centenaire de son arrivée, bien qu’à l’été de 1918 l’issue de la Première Guerre mondiale fût encore très incertaine.

Tout aussi inconcevable aurait été que les Métis du fond canadien-français confient la mémoire de Provencher aux seuls Canadiens français, manitobains de la première et de la deuxième génération. Leur porte-parole, Guillaume Charette, avait su rappeler que c’est à ses ancêtres que Provencher avait consacré sa vie. Sous-entendu : glorifier l’évêque fondateur du diocèse de Saint-Boniface tout en méprisant les Métis relevait de l’hypocrisie ou de l’ignorance.

C’est aussi fait pour ça, les grandes dates commémoratives : des occasions pour remettre, au moins un moment, les pendules à l’heure.

Le 150e de la venue de Provencher a coïncidé avec une année extraordinairement turbulente en évènements sociaux et politiques à l’échelle planétaire. Mentionnons juste pour mémoire les émeutes raciales aux États-Unis, Mai 68 en France et la guerre jusqu’auboutiste des Américains au Vietnam. Des évènements qui ont peut-être même renforcé la volonté de la Société historique de Saint-Boniface de souligner l’apport canadien-français à la société manitobaine en ajoutant au monument dédié à Mgr Provencher dans le cimetière de la Cathédrale, un texte en français gravé dans le granit.

Une manière de prendre date avec l’histoire, une manière peut-être aussi d’invoquer l’esprit du bilinguisme naissant au Canada, avec la spectaculaire et alors toute récente arrivée au pouvoir à Ottawa de Pierre Elliott Trudeau. Ça sert aussi à ça, des années de commémorations : à souligner que cet été, cela fera 50 ans que le père de l’actuel Premier ministre du Canada, bilingue de naissance et d’adhésion, a lancé son pari fou de tailler une place légitime au français d’un océan à l’autre.

En 2018, rendre hommage à Provencher et à Trudeau dans le même souffle, c’est certainement laisser parler l’esprit de Saint-Boniface. L’évêque originaire du Bas Canada s’était mis de peine et de misère à l’anglais, une langue qu’il jugeait nécessaire de connaître pour devenir un missionnaire efficace à la Rivière-Rouge. Le Conseil d’Assiniboia, où résidait le pouvoir dans la Colonie, fonctionnait en anglais. Il avait fallu une crise autour de la liberté du commerce, imposée par les Métis à la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1849, pour qu’une mesure de bilinguisme soit enfin introduite dans les affaires du pays.

Le Provencher du bicentenaire, on le voit bien, est une figure si imposante qu’elle peut permettre à bien des gens de mettre en lumière des sujets très divers. L’actuel occupant du siège archiépiscopal de Saint-Boniface, Mgr Albert LeGatt, ne manquera pas de dire ce que représente à ses yeux le fondateur de l’Église mère de l’Ouest. De même les Métis canadiens-français, les fidèles à Riel, ne manqueront pas de se souvenir du fait que voilà un siècle, en 1918, pour rien au monde leurs parents n’auraient laissé Mgr Provencher entre les seules mains des Canadiens français.

Et les tenants du bilinguisme d’adhésion pourront célébrer dans Provencher l’homme qui respectait toutes les langues parlées à la Rivière-Rouge, parce qu’il avait le besoin d’être le serviteur de tous.

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