Par Bernard BOCQUEL 

Il a passé sa jeunesse dans un autre quartier de la capitale manitobaine. Et puis la Vie, et son moteur central, l’amour, ont assuré son enracinement dans l’ancienne ville de Saint- Boniface. Jusqu’à faire de Greg Selinger un serviteur de l’Esprit de Saint-Boniface.

Le Saint-Boniface qui s‘est développé après la naissance du Manitoba en 1870 a toujours été plus qu’une agglomération. C’est en effet du côté Est de la rivière Rouge qu’a été préservé cet héritage si particulier, ce mélange d’ouverture aux autres et de résistance aux dominateurs de tous poils propre aux habitants de la Colonie de la Rivière-Rouge.

Cette mentalité d’apparence paradoxale a longtemps été tout spécialement portée par l’élément métis et canadien-français qui vivait dans la paroisse, la municipalité puis, à partir de 1908, dans la ville de Saint-Boniface. Le passage de municipalité à ville a été à l’époque l’expression d’une manifestation d’indépendance par rapport à Winnipeg. Les résidents ont fait un choix politique plutôt qu’économique. Car déjà à ce temps-là les sirènes assimilatrices de la capitale manitobaine faisaient entendre leur chant ensorceleur.

Dans ce 20e siècle naissant, sur le plan de la politique provinciale, Saint-Boniface la catholique ne pouvait guère espérer exercer une quelconque influence au sein d’un gouvernement largement dominé par des orangistes anti-papistes. L’exception a été Joseph Bernier, devenu ministre en 1912 jusqu’à la chute du gouvernement Roblin en 1915.

La prochaine exception se produit en 1969, lorsque le Bonifacien par excellence Laurent Desjardins permet l’arrivée inespérée au pouvoir des néodémocrates d’Ed Schreyer. Le libéral de coeur deviendra ministre de la Santé. Son record de longévité dans ce portefeuille tient toujours.

À son départ en 1988, la perspective que Saint- Boniface retrouve un siège au cabinet semble s’éloigner à tout jamais. Surtout que les progressistes-conservateurs accèdent au pouvoir et que les Bonifaciens redonnent aux libéraux assez de votes pour élire le Métis canadien-français Neil Gaudry.

C’était compter sans la détermination de l’activiste social Greg Selinger, très doué pour les chiffres, mais un peu moins pour les langues. La première fois qu’il apparaît en photo dans La Liberté c’est le 18 décembre 1986, en qualité de vice-président de l’Association des résidents du Vieux Saint-Boniface, qui devient sa base à partir de laquelle il va tisser son réseau politique. D’action en action, Greg Selinger s’appuie sur l’esprit du lieu, avec lequel il est par tempérament en harmonie : sens de l’ouverture et fort potentiel de résistance. En se faisant bilingue, il parachève sa capacité d’agir au niveau municipal.

Aux élections municipales de 1989, il l’emporte contre le conseiller de longue date Guy Savoie. Si Saint-Boniface n’est pas un tremplin suffisant pour conquérir la mairie de Winnipeg en 1992, en revanche les électeurs de la circonscription de Saint-Boniface lui permettent d’accéder au puissant portefeuille des Finances en 1999, au lendemain du retour des néodémocrates au pouvoir. En 2009, le député de Saint-Boniface prend la tête du NPD et donc, de facto, du Manitoba.

Ainsi Greg Selinger accomplit l’inimaginable, historiquement parlant : voilà le représentant de Saint-Boniface assis dans la chaise du Premier ministre de la Province du Milieu! Il s’y accrochera trop au goût de certains. Son projet de loi en faveur de la francophonie est assurément venu trop tard. Par contre, il aura permis un geste de bonne volonté des progressistes-conservateurs, qui ont récupéré sa très tardive initiative pour faire passer à l’unanimité la Loi 5 sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine en 2016.

Le père spirituel de cette Loi 5, dorénavant simple citoyen, a toute la latitude pour continuer à faire fructifier l’Esprit de Saint-Boniface, qu’il a incarné au mieux de son humanité. Car qui sait combiner ouverture et résistance possède en lui l’énergie de renaissance.

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