Suzanne Beaumont a choisi de rompre le silence qui, si souvent, entoure le monde carcéral. « Pour être la voix de tous ceux qui n’en ont pas. » L’enquête sur les circonstances entourant la mort de son frère Jean-Paul au centre correctionnel de Brandon en octobre 2012 doit reprendre dans les prochaines semaines.

Par Barbara GORRAND

« Je n’ai pas pu faire le deuil de Jean-Paul. Alors, c’est peut-être ma façon à moi d’essayer… » La voix de Suzanne se brise. Comme chaque fois qu’elle évoque ce grand-frère dont le prénom même a laissé une trace indélébile dans une histoire familiale compliquée. Une histoire marquée par la tragédie, la culpabilité, les non-dits et, surtout, la honte.

Cette histoire, c’est celle de Jean-Paul. Un enfant abandonné peu après sa naissance, et adopté à l’âge de deux mois par le couple Beaumont, au Manitoba, à l’époque sans enfants. Assurément, d’après les dires de ses proches, Jean-Paul est un enfant difficile. Si bien qu’au gré des séparations et reconstructions de la cellule familiale, Jean-Paul est finalement placé dans le système du Service à l’enfance et à la famille. « Il avait 14 ans, se souvient Suzanne. Il s’est trouvé que sa famille d’accueil à Winnipeg était impliquée dans le trafic de drogue. C’est ça qui l’a mis sur les rails de la délinquance. »

À l’époque, Suzanne a 11 ans. Trop jeune pour comprendre pourquoi son grand-frère n’est plus à la maison. Ni pourquoi, au fil de son parcours de gangster, son nom devient même tabou au sein de la famille.

Durant plusieurs années, c’est donc en cachette que Suzanne et son père Jean rendront visite à Jean-Paul, au gré de ses allers et retours dans différents établissements pénitentiaires. « Jean-Paul avait intégré les Hells Angels, avant de passer chez leurs rivaux, les Rock Machine. Là il était sergent d’armes. Mon père, en 2009, a décidé de couper les ponts avec Jean-Paul. Parce que c’était devenu dangereux. Et parce qu’il ne pouvait pas supporter la honte que ça faisait retomber sur la famille. Moi, j’ai continué à voir Jean-Paul jusqu’à ce qu’il disparaisse. »

C’est qu’à l’été 2011, la rivalité entre les gangs de motards atteint son paroxysme à Winnipeg. Incendies, tirs de représailles sur des logements… Le déferlement de violence pousse Jean-Paul à porter un gilet pare-balles en permanence. Cette guerre de gangs est-elle le motif de sa fuite à Toronto? Ou la naissance de sa fille? (Lire dans notre édition du 04/04/18 : Rena sort du silence, page 7). « Je pense que Jean-Paul essayait de quitter les gangs, estime Suzanne. Mais il n’en a pas eu l’occasion. Il a été arrêté et reconduit au Manitoba dans le cadre d’un procès à venir pour fuite devant la police. »

Dans l’attente de sa comparution, Jean-Paul Beaumont est incarcéré au centre correctionnel de Brandon. C’est là, au matin du 12 octobre, que son corps est retrouvé sans vie dans sa cellule. Cinq jours avant le début de son procès…

« Dans la famille, on n’en a jamais parlé. Il n’y a pas eu de funérailles. On était dans le déni, on continuait à ne pas prononcer le nom de Jean-Paul. Et je pense que c’est ce silence, et cette culpabilité, qui ont rongé mon père pendant des années, jusqu’à ce qu’il meure en mars 2016.

Quelque part, je pense que, symboliquement, en mourant, mon père m’a transmis le relais. Parce qu’un mois plus tard, nous avons reçu une lettre de la Province avec le rapport d’autopsie sur la mort de Jean- Paul, survenue presque quatre ans plus tôt, nous informant de l’ouverture de l’enquête sur les circonstances de sa mort (1). Et, première nouvelle, l’autopsie parlait de surdose de morphine. Jusque-là, j’avais toujours cru que Jean- Paul avait été poignardé… »

Pour Suzanne, commence alors le début d’une catharsis, sous la forme d’une quête de vérité, pour en finir avec le silence qui a trop longtemps étouffé son père. « J’ai été désignée comme représentante de la famille. Et j’ai pris ce rôle à coeur, parce que j’avais tellement de questions! Pourquoi la police l’a-t-il ramené au Manitoba, alors que sa vie était menacée?

Au centre correctionnel de Brandon, ils l’ont placé dans une aile ouverte spécialement pour les membres des Rock Machine. Là encore, pourquoi, alors qu’il avait fui? Pourquoi ses codétenus n’ont-ils pas donné l’alerte plus tôt? Pourquoi l’autopsie parle de deux petits trous de piqure au coude et à l’arrière du cou si soi-disant Jean-Paul a sniffé de la morphine? Pourquoi les gardes ne sont-ils pas formés à détecter qu’il se passe quelque chose d’inhabituel dans une cellule, quand l’un des détenus demeure complètement immobile, du couvre-feu jusqu’au lendemain matin? »

Autant de questions auxquelles Suzanne attend désormais des réponses. Au demeurant, sa ténacité s’avère payante : « L’avocat désigné pour la famille a commencé à trouver qu’il y avait beaucoup d’incohérences dans le dossier. Et lorsque l’enquête sur la mort de Jean-Paul a commencé en octobre 2017, le juge de Brandon a lui aussi estimé qu’il fallait aller plus loin.

Il a demandé à visiter la cellule, pour tenter de comprendre, ce qui a été une épreuve douloureuse pour moi. Et oui, il a estimé qu’il fallait plus de temps pour retrouver et entendre les témoins. C’est pourquoi, après une semaine, il a décidé de repousser la suite de l’enquête, qui reprendra en juin prochain. »

C’est la première victoire de Suzanne. Faire en sorte que la formalité administrative qu’est l’enquête sur la mort d’un détenu devienne finalement une tribune pour pointer du doigt les failles d’un système qui laisse de trop nombreuses familles sans réponse.

« C’est peut-être l’éducation que j’ai reçue qui fait que je ne peux pas me contenter de baisser les bras. Ou les trop longues années de silence dont je sors enfin. Mais plus je regarde comment le système correctionnel fonctionne, plus je m’aperçois qu’il traite les détenus comme du bétail.

Or ce ne sont pas des numéros : ce sont des êtres humains. Et derrière eux il y a des proches, qui souffrent aussi. C’est pour toutes ces familles qui si souvent n’ont pas de voix que je veux faire entendre la mienne. Pour que, quelles que soient les raisons pour lesquelles ils sont en prison, les détenus soient en sécurité. C’est la moindre des choses, il me semble. Et pour qu’enfin, je puisse refermer les cicatrices qui ont blessé mon père jusqu’à sa mort. »

Alors, peut-être, Suzanne pourra enfin dire adieu à ce grand-frère pour qui elle ne pouvait rien faire de son vivant.

(1) La mort d’un détenu fait toujours l’objet d’une enquête pour déterminer les circonstances ayant conduit au décès. Un juge effectue ensuite des recommandations destinées, le cas échéant, à modifier le système pour éviter que des erreurs ne soient reproduites.

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