Par Bernard BOCQUEL

Disons-le d’emblée : le juge québécois François Huot de la Cour supérieure a très bien fait de refuser aux médias l’autorisation de diffuser des images enregistrées par les caméras de vidéosurveillance de la grande mosquée de Québec au moment de la terrible tragédie du 29 janvier 2017.

Cet épisode juridique permet de souligner une évidence occultée depuis si longtemps qu’elle échappe souvent aux journalistes même. À savoir qu’ils exercent un métier qui a été inventé, ou plus exactement dont l’utilité s’est imposée, à la suite de cette puissante trouvaille qu’a été l’imprimerie.

Pour les journaux, une étape technique importante a été la possibilité de reproduire des photographies avec une bonne mesure de qualité. Un article illustré, l’évidence vaut encore de nos jours, voit sa force d’attraction augmentée.

La fantastique invention de la radiodiffusion, qui s’est répandue comme une trainée de poudre dans les années 1920, a représenté un nouveau champ d’action pour le journalisme. La technologie des ondes a attiré à elle des professionnels qui avaient la parole facile, et dont on attendait la capacité de transmettre leurs reportages avec un ton sérieux, gage de crédibilité.

En 1952, l’arrivée de la télévision au Canada annonça le temps de la fascination. L’engouement pour l’image qui bouge a été à ce point phénoménal que les radios craignaient pour leur survie. Les radioreporters ont été sauvés par une autre avancée technologique : le transistor, qui a permis l’entrée en force de la radio dans les voitures.

Entre-temps, la technologie a fait d’autres bonds qui défient l’imagination. Avec pour résultat un internet performant et des réseaux sociaux dont les ramifications se sont démultipliées grâce aux téléphones dits intelligents, écrans puissants à même de fournir à la demande un constant flot d’images.

C’est dans ce monde techno-numérique, qui a ouvert d’autres voies au journalisme et parachevé la suprématie du tout-image, qu’il faut situer la décision prise le 11 avril par le juge François Huot. Il avait entendu quelques jours auparavant les arguments d’un consortium de sept médias, dont Radio-Canada, qui voulait publier/diffuser des images vidéos de la tuerie perpétrée par Alexandre Bissonnette.

C’est un fait que le journalisme télévisuel exige presque des images en mouvement pour traiter d’un sujet. Pas d’images à montrer, pas vraiment d’histoires. Le réflexe est vieux comme le bulletin télévisé. Au fil des dernières décennies, l’introduction de caméras numériques performantes a considérablement augmenté le bassin d’images, et donc les options pour composer des téléjournaux. Il est clair que leurs responsables, en anticipant la couverture de la sentence infligée au meurtrier de la grande mosquée, ont pensé images avant grands principes.

Michel Cormier, le directeur général de l’information de Radio-Canada, a déclaré que l’intention, en réclamant l’accès aux vidéos, n’était pas « d’en faire un usage irresponsable ou sensationnaliste. […] Si nous demandons l’accès à ce matériel, c’est qu’il s’agit de preuves déposées par la Couronne dans son argumentation sur sentence et que tout matériel déposé comme preuve devant un tribunal, à notre avis, est d’intérêt public. Il y va d’un principe qui sous-tend notre système de justice, c’est-à-dire que le public a le droit de savoir sur la base de quels faits une personne a été condamnée. »

Dans sa décision, le juge s’est appuyé sur le gros bon sens. Le public n’a pas besoin de voir ces images pour comprendre l’ampleur du crime commis. Les décrire est suffisant.

Ajoutons que les journalistes ont besoin de comprendre que dans la civilisation du spectacle où nous vivons, il y a des réflexes de soumission à la technologie qui sont mal venus. En information comme dans notre vie en général, il faut savoir refuser la dictature des images.

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