Par Bernard BOCQUEL

Quand elle est devenue ministre responsable des Affaires francophones dans la foulée des élections générales de 2016, des voix se sont élevées pour dénoncer l’unilinguisme de Rochelle Squires.

Comme la volonté politique n’est pas fonction de la langue, les critiques à l’endroit de la députée de Riel relevaient d’un réflexe compréhensible du minoritaire, mais pas légitime en soi. Consciente que les Affaires francophones étaient auparavant de la responsabilité de Greg Selinger, un anglophone qui avait fait l’effort d’acquérir une honnête souplesse en français, Rochelle Squires a assuré les réticents qu’elle tâcherait d’apprendre la langue.

Quand deux ans plus tard la ministre du Développement durable, responsable des Affaires francophones et de la Condition féminine a pris la parole à l’Assemblée législative pour rendre public le secret qui la hantait depuis son adolescence, sans doute ne s’est-elle pas demandé si elle serait en mesure de partager en français, 34 ans après les faits, qu’elle avait subi un viol à l’âge de 13 ans.

Il y a des choses de l’intime qui ne se disent qu’avec les mots capables de faire vibrer l’âme. Le privilège de sonner juste dans deux langues n’est accordé qu’aux bilingues de naissance. Et c’est pourquoi, lorsque Rochelle Squires est revenue sur sa douloureuse expérience à l’assemblée générale de Pluri-elles le 23 mai, personne n’aurait songé à lui reprocher de s’être exprimée en anglais, dans sa langue profonde.

Le courage dont cette femme politique a fait preuve, et qui s’inscrit dans le phénomène #MeToo, ne peut que contribuer à inspirer d’autres victimes à franchir le pas qui mène de l’ombre à la lumière. Autrement dit de la ronde infernale intérieure, sans cesse alimentée par la culpabilité, à l’affirmation de soi. Car il faut briser le mur du silence pour prévenir que ne s’installe le cercle vicieux de l’auto-culpabilisation. Il est essentiel que la victime puisse rapporter la violence sexuelle dont elle a été l’objet.

Il est évident qu’à ce chapitre, notre société a encore besoin de mûrir. C’est pourquoi la ministre responsable de la Condition féminine a pris les mesures nécessaires pour que les victimes de 16 ans et plus puissent dorénavant se tourner vers une tierce partie, comme une clinique communautaire, plutôt que de devoir s’adresser à la police.

La cohérence dont fait montre Rochelle Squires est de bon augure pour les personnes qui militent et travaillent à sensibiliser toujours plus les employés des systèmes de santé et sociaux à l’importance de la langue. Au Manitoba il est de notoriété publique que la barrière linguistique constitue encore un sérieux problème pour les gens plus à l’aise en français lorsqu’il s’agit d’obtenir des soins.

La possibilité de pleinement vivre en français est conditionnelle au droit d’avoir accès aux soins dans sa langue préférée. C’est-à-dire dans la langue qui permet de rester en pleine possession de soi-même sans avoir à vivre l’anxiété ou l’angoisse de ne pas être compris. Pour progresser dans cette direction au Manitoba, il est certain qu’une forte volonté politique doit se manifester.

Il n’y a pas dans la francophonie manitobaine d’organisation plus nécessaire que Pluri-elles. Parce que ses programmes sont conçus pour permettre à leurs bénéficiaires de mieux fonctionner au niveau de la société même. En invitant Rochelle Squires, ses responsables lui ont sans doute permis d’encore mieux saisir l’importance de défendre la langue de l’intime.

Après sa courageuse révélation, tel est le défi personnel en forme de point d’interrogation auquel Rochelle Squires est dorénavant confrontée : que faire de la langue de bois? Cette langue si largement en usage dans le monde politique, cette langue de bois qui interdit l’authenticité.

L’authenticité, la force qui est au fond le vrai pouvoir des femmes et des hommes, mêmes des hommes et des femmes politiques.

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