Salle opératoire au Cambie Surgery Centre à Vancouver. (Crédit photo : THE CANADIAN PRESS/Darryl Dyck)

Les longs délais d’attente sont le ventre mou du système de santé au Canada. La population tient beaucoup à son régime public de soins médicaux et hospitaliers à payeur unique et considère ni plus ni moins qu’il définit l’identité nationale. Or les pressions juridiques et politiques qui se multiplient pour exiger un accès rapide aux chirurgies électives, comme à l’extraction de la cataracte ou à l’arthroplastie par remplacement, risquent d’affaiblir ce sentiment d’attachement.

 

Texte d’opinion par Dr David R. URBACH

Le rapport 2017 du Fonds du Commonwealth classe le Canada bon dernier parmi 11 pays en ce qui concerne l’accès aux soins en temps voulu. Une cause entendue ces jours-ci par la Cour suprême de la Colombie-Britannique vise à faire invalider les lois provinciales qui limitent le paiement à titre privé des services médicalement nécessaires. Les demandeurs allèguent que les délais touchant les interventions chirurgicales électives comme l’arthroscopie du genou constituent une violation de la Charte canadienne des droits et libertés.

La vérité, c’est qu’on trouve peu de gens dans le monde qui sont en amour avec leur système de santé — et le Canada ne fait pas exception à la règle. Comment l’expliquer?

Les soins de santé modernes coûtent cher — très cher en fait : 5 900 $ par tête par an au Canada, 9 900 $ US aux États-Unis et 2 900 £ au Royaume-Uni. C’est davantage que ce que bien des gens sont prêts à débourser, que ce soit en payant de l’impôt, une prime d’assurance ou de leur propre poche.

Un grand nombre d’Américains ne sont pas assurés encore aujourd’hui et ceux qui le sont n’obtiennent pas forcément tous les traitements qu’ils souhaiteraient. Parmi les pays développés, c’est en Allemagne que la population démontre le plus grand soutien envers son système de santé, mais même là-bas — rappelons qu’il s’agit de l’Allemagne! — 40 % des gens estiment que des changements en profondeur s’imposent, voire une refonte complète. Ça ne vous rappelle rien?

Ce qui ne signifie pas pour autant que la population canadienne est condamnée pour toujours aux longs délais d’attente avant d’obtenir une chirurgie élective. En fait, il y a pas mal de choses qu’on pourrait mettre en œuvre assez facilement sans avoir recours au paiement privé. Ces mesures toucheraient l’offre et la demande en matière de chirurgie et la coordination des services de façon à réaliser des améliorations notables.

On pourrait réussir à accroître l’offre en chirurgie en adoptant dans les établissements le
« financement par activité » pour des interventions comme l’arthroplastie par remplacement, au lieu d’accorder à ceux-ci un budget général annuel en espérant qu’ils répondent à la demande. En réinventant notre usage des hôpitaux et en incorporant de nouvelles techniques d’anesthésie et de soins virtuels dans le but de transformer des opérations courantes en chirurgies d’un jour, nous serions capables de réduire les coûts et de libérer des lits, ce qui permettrait d’augmenter l’offre encore davantage.

Par ailleurs, la demande en matière de chirurgie est élastique. Le fait de retirer des listes d’attente les personnes qui n’ont pas impérativement besoin d’être opérées améliorerait l’accès pour les autres. Ce serait aussi une façon d’éviter le surtraitement de personnes en bonne santé : en Colombie-Britannique, 32 % des patients en attente d’une chirurgie de la cataracte ont une vue quasi parfaite, pour ne citer qu’un exemple.

L’ironie, c’est que la cause portée devant la Cour suprême de cette province, qui représente aujourd’hui la contestation judiciaire la plus pressante à l’égard de la constitutionnalité du régime canadien, concerne entre autres l’accès à l’arthroplastie du genou, une intervention susceptible de causer plus de mal que de bien chez certains groupes de patients.

Les temps d’attente moyens sont peut-être longs au Canada, mais ce n’est pas le cas partout. Prenons l’exemple des arthroplasties du genou en Ontario. À première vue, les délais semblent importants en effet : en 2017, seulement 78 % des patients avaient été opérés dans les six mois recommandés et 10 % avaient attendu plus de neuf mois. Néanmoins, la moitié l’avait été à l’intérieur de trois mois.

Pourquoi certaines personnes sont-elles opérées rapidement et pas d’autres?

La principale raison, c’est qu’il y a peu de coordination des activités chirurgicales. D’autres secteurs ont adopté depuis belle lurette des stratégies efficaces de gestion des files d’attente, qui permettent d’éviter que certains aient à patienter plus longtemps que d’autres. Les modèles à « point d’accès unique » (où tous les clients s’alignent et, lorsqu’ils arrivent en tête de file, se dirigent vers le premier guichet disponible) éliminent les temps d’attente et améliorent l’efficacité du service, que ce soit dans les banques, les restaurants rapides ou à Disneyland.

S’ils étaient centralisés, les services d’admission, de triage et d’aiguillage vers les bons prestataires de soins, tout en tirant profit d’équipes multidisciplinaires incluant des infirmières et des physiothérapeutes, contribueraient grandement à réduire la fluctuation des délais et à améliorer l’accès en chirurgie.

Le régime public n’est pas parfait, mais il réussit encore fort bien à fournir des soins d’excellente qualité à tous les Canadiens et Canadiennes qui tombent malades et nécessitent des services hospitaliers et médicaux. Une action décisive s’impose afin d’améliorer les temps d’attente et faire en sorte que la population maintienne sa confiance envers notre précieux système de santé, pour pouvoir le léguer aux générations futures.

La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons y parvenir en nous appliquant à régler les problèmes avec une précision chirurgicale, tout en évitant de tuer le patient dans le processus.

 

Expert-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca, David R. Urbach (M.D.) est chirurgien en chef au Women’s College Hospital de Toronto et professeur en chirurgie et en politiques de la santé à l’Université de Toronto. Il est chercheur principal en innovation au Women’s College Hospital Institute for Health System Solutions and Virtual Care (WIHV).

 

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