Bernard Bocquel

Dans quel monde vivons-nous? Dans un monde technologique. Peut-être même dans un univers techno-numérique. La multiplication phénoménale de téléphones dits intelligents et autres tablettes depuis une dizaine d’années engendre le spectre de dépendances. Apparemment la plupart d’entre nous sommes tout simplement devenus accrocs à ces petits écrans portables, sources d’infinies stimulations.

À un point tel que des voix sonnent l’alarme et recommandent aux parents de limiter le temps d’écran de leurs enfants. On a beau dire que la réalité dépasse la fiction, peut-être va-t-il falloir concéder que la réalité n’est pas de taille à lutter contre l’irrésistible envoûtement qu’exerce sur nous la nébuleuse numérique.

Le cas s’était déjà présenté voilà une soixantaine d’années, à l’avènement de la télévision, beaucoup plus addictive que la radio à cause de l’image. Si la radio s’est répandue à grande vitesse parce qu’elle annulait comme par magie les distances, la télévision a carrément exercé une fascination sur les populations. Il y a 20, 30 ans on entendait parler de ces gens prêts à essayer de vivre sans téléviseur pendant quelques semaines. Invariablement, ces expériences généraient des crises de sevrage chez les cobayes.

Le jour où surviendra la grande panne qui condamnera des dizaines de millions de Facebookies et autres Instragrammeurs à vivre des heures et des heures sans leur lien numérique, ce jour deviendra un point de référence dans l’Histoire de l’Humanité.

Et si la grande panne devait affecter les 340 000 Islandais, ces insulaires vivront des moments profondément existentiels. Car, comme nous l’apprend The Guardian (1), les cousins éloignés des fondateurs de la ville de Gimli au Manitoba sont hautement connectés à leurs téléphones intelligents. Ce qui revient à dire que la quasi-totalité des Islandais sont en contact constant avec la langue anglaise. L’anglais fait partie de leur vie au point où dans certaines cours d’école, on entendrait davantage d’anglais que d’islandais, une langue millénaire parlée en gros par l’équivalent de la moitié de la population de Winnipeg.

L’islandais, comme toute autre langue qui ne peut pas même rêver d’avoir une réelle présence dans le monde numérique, est en passe de devenir un idiome menacé d’extinction. Les spécialistes parlent de « minorisation numérique », c’est-à-dire de cette situation où une langue majoritaire dans la vraie vie devient une langue minoritaire confrontée au monde numérique.

Inutile de faire un dessin aux francophones du Manitoba. Surtout aux anciens qui se souviennent du temps d’avant la Seconde Guerre mondiale où la radio ne parlait que l’anglais. Prenons au hasard les îles-villages d’Otterburne, de la Broquerie, de Saint-Pierre ou encore de Notre-Dame de Lourdes. La vie villageoise se déroulait en français, l’école vibrait le plus souvent aux sons anglais et la radio pénétrait dans les foyers en anglais seulement.

C’est bien simple : si le quasi-miracle de l’entrée en ondes de CKSB en 1946 n’avait pas eu lieu, le français n’aurait plus pu prétendre exprimer la modernité au Manitoba. Son érosion accélérée s’est produite à partir de l’arrivée de la télévision, massivement américaine. Qui pouvait résister au divertissement à la mode hollywoodienne?

Aujourd’hui, quel Islandais pourrait ou devrait résister aux attraits des plateformes numériques anglophones, sirènes qui promettent une inépuisable ouverture sur le monde? La langue officielle de l’île a beau être celle avec laquelle s’exprime l’âme d’un petit peuple depuis mille ans, voici venu le temps où les Islandais devront décider s’ils tiennent à devenir plus qu’euxmêmes. C’est-à-dire prêts à cultiver un bilinguisme volontariste, à la manière des francophones du Manitoba.

(1) The Guardian du 26 février 2018, sous le titre : Icelandic language battles threat of digital extinction.

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