Plus d’un million de manifestants à Alger, le vendredi 8 mars, selon certains observateurs. (Photo : compte Twitter de Nael Shama)

Depuis un mois, des centaines de milliers d’Algériens descendent chaque vendredi dans les rues pour s’opposer pacifiquement à la prolongation du règne du président Bouteflika. Mais la tension reste vive : alors que le pouvoir cherche à temporiser et les manifestants à définir une voie politique, les ressortissants algériens au Canada vacillent entre la peur et l’espoir.

Jean-Pierre Dubé (Francopresse)

« Il y a d’abord l’engouement d’enfin parler d’une seule voix pour demander la même chose et d’espérer un renouveau. Et de l’autre côté, une inquiétude qu’on essaie de taire, parce que de toute façon, c’est le moment où il faut absolument parler. »

Yasmine (un pseudonyme) est étudiante à l’Université de Moncton : « On ne sait pas trop quelle sera la réaction de l’autre côté ». Elle ne veut pas se mettre en danger ni exposer ses proches à Alger. Le 15 mars, elle attendait le retour de ses cousines « sorties manifester » pour savoir comment elles vont.

« Elles sont sorties en tant que femmes non voilées. Ce sont les petites choses qui font constater qu’on a une communauté unie, qui sort de manière assez joviale et surtout avec beaucoup d’espoir. »

Des manifestants très prudents

Cet espoir tient des résultats des premières manifs : la renonciation au pouvoir du président Bouteflika pour un 5e mandat (mais la prolongation du 4e), le report de l’élection présidentielle d’avril et la création d’un gouvernement de transition. L’ardeur des foules, mobilisées pour un 4e vendredi consécutif, signifie que les changements n’ont pas encore atteint la cible : un retour à la démocratie.

Yasmine ne sait pas à quoi s’attendre. « Les manifestations ont rapproché beaucoup de monde. Tous les corps de métier sont là, toutes les communautés sont sorties, c’est vraiment inédit. Mais essayer d’imaginer demain, de savoir à quoi va ressembler l’avenir, tout le monde se pose la question. Et la réaction du pouvoir est assez imprévisible. »

L’étudiante trentenaire fait des liens entre la situation actuelle et la décennie noire de son enfance. Dans son souvenir, les violences des années 1990 avaient aussi commencé par des manifestations.

« Ça s’est soldé par près de 200 000 morts, dit-elle. On l’a vécu progressivement tous les jours, soit par des attentats à la bombe ou des massacres pendant la nuit. Dans la mémoire internationale, on ne sait pas trop ce qui s’est passé. Mais nous, on l’a vécu, c’est encore un peu frais. Et on constate lors des manifs que les gens restent très prudents. »

« Dans les eaux polluées des leadeurs révolutionnaires »

Les violences en Algérie ont de profondes racines remontant aux années 1960 avec la guerre d’indépendance. Elles ont poussé Tayeb Merdiji à quitter l’Algérie à deux reprises. En 1968, il est allé étudier à Paris avant de retourner chez lui pour travailler dans l’entreprise familiale. Onze ans plus tard, il obtenait un visa pour Montréal, avant d’élire domicile à Winnipeg.

« J’ai participé à la naissance de la démocratie algérienne. À 15 ans parmi les scouts chargés de la sécurité des bureaux de vote, j’ai vu le peuple s’organiser dans ma ville natale de Bejaia pour élire le premier conseil municipal. Le favori était le fils d’un héros de la révolution armée. »

Après une campagne électorale libre, note le documentariste et éducateur, les résultats ont surpris. « L’élue était une femme de confession chrétienne née en France. Mais elle a décidé de céder sa place au favori. Elle était sagefemme et infirmière et son travail lui prenait tout son temps. »

À partir de 1963, l’anarchie politique aurait ramené le peuple « dans les eaux polluées des leadeurs révolutionnaires », explique-t-il. L’abus du pouvoir du Front de libération nationale aurait poussé les Algériens à développer une résistance débrouillarde : « chacun pour soi et Dieu pour tous ».

« L’air qu’on respire est pollué et corrompu »

Puis la corruption systémique du leadeurship s’est installée, note Tayeb Meridji. « On a toujours dit qu’en Algérie, l’air qu’on respire est pollué, mais aussi corrompu. Quand j’ai dénoncé et identifié des voleurs et des abuseurs du pouvoir, en 1964, c’est moi qui étais arrêté par la police. »

Le retour à la démocratie sera difficile, selon lui. « Il va falloir changer la culture sociale, économique et politique, décloisonner la culture arabo-islamique, reconnaitre l’histoire de la barbarie arabe et ottomane, comme celle de la France. S’ouvrir vers une société multiethnique, multiconfessionnelle où la femme est égale à l’homme. »

Bouteflika et sa « mafia des ombres » proposent une nouvelle république qu’il faut rejeter comme du déjà-vu, soutient le Manitobain. Mais l’espoir renait. « Les Algériens ont manifesté pacifiquement, la police a répondu avec retenue et l’armée a veillé dans les baraques. C’est un progrès en Algérie. »

« La communication est coupée dès que je parle »

Yasmine concorde. « Tout va dépendre jusqu’à quel point les gens sont pacifiques et veulent rester pacifiques. On souhaite l’évitement du pire et que ça ne va pas trop tarder. On est très fiers de la nouvelle génération qui reprend le flambeau. »

Parmi les plus avertis des intentions des gouvernants, l’auteur algérien Kamel Daoud évoque sur Twitter des actes en coulisse. « Pour ceux qui veulent une confirmation : mes entretiens téléphoniques avec des médias étrangers à partir de l’Algérie subissent tous le même ciseau. La communication est coupée dès que je commence à parler. »

En 2014, l’auteur de romans a fait l’objet d’une fatwa (appel à l’assassinat) de la part d’un imam. « Bouteflika voulait une grande foule pour l’enterrer. Ce fut le cas aujourd’hui (le 8 mars). Puisse l’élan devenir avenir. Puisse cette fierté devenir gloire et grande mémoire pour nos enfants. »

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