Marie-Hélène Cousineau. Photo: Gracieuseté Marie-Hélène Cousineau.

Au bout de 22 jours de tournage, le film intitulé Restless River sortira à l’automne. Pour sa version française, il portera le nom du roman de Gabrielle Roy La rivière sans repos. Entretien avec la réalisatrice du film Marie-Hélène Cousineau. (1)

Propos recueillis par Marie BERCKVENS

La rivière sans repos, publié en 1970, est le sixième roman de Gabrielle Roy. Il ne s’agit pas de son roman le plus populaire. À Paris en 1972, il s’avère un échec commercial. Pourquoi avoir choisi d’adapter cet ouvrage?

Ça fait 25 ans que je travaille beaucoup dans l’art au Nunavut, au Nord du Québec et aussi au Nunavik, en particulier avec un collectif de femmes inuites. En 2006, on a fait l’adaptation d’un roman danois de Jörn Riel, Le jour avant le lendemain. C’est l’histoire d’une grand-mère, de son petit-fils et de leur groupe, alors que les Blancs arrivent dans le Nord. On ne les voit pas dans le film, on voit seulement des aiguilles et des objets qu’ils ont apportés. Cette histoiree-là date à peu près de 1850.

Après, on a tourné un autre long métrage à Igloolik qui se passe en 2012. Une femme a le rôle principal. Le collectif a beaucoup travaillé là-bas.

Ensuite, je suis tombée sur le roman de Gabrielle Roy, La rivière sans repos. Je trouvais que ça assoirait une trilogie sur trois époques. Le roman se déroule de 1945 à 1970. C’est aussi une femme qui a le rôle principal. L’action se déroule à Kuujjuaq dans le Nunavik. Ça parle aussi de la colonisation du Nord sous un autre angle. En plus, c’est une histoire qui résonne beaucoup pour nous, qui connaissons le Nord. On avait aussi envie de travailler à Kuujjuaq. C’est un autre environnement. C’est l’Arctique, mais c’est un peu plus au Sud. Il y a des arbres.

Comment ce livre est-il arrivé entre vos mains?

J’étais à l’aéroport d’Iqaluit au Nunavut. Il y a une petite librairie et j’ai vu ce livre avec en couverture une image du Nord. Je ne savais pas que Gabrielle Roy avait écrit un livre qui se déroule dans le Nord. Ce n’est pas si étonnant. Elle a grandi à Saint-Boniface mais a beaucoup voyagé. Elle est allée dans des endroits assez reculés. Elle s’intéressait beaucoup aux autres cultures et à l’histoire des femmes.

Pendant quelques années, j’ai laissé le roman dans ma bibliothèque. Une nuit d’insomnie, en 2014, j’ai commencé à le lire à deux heures du matin. J’y ai passé toute la nuit. J’ai été bouleversée. Je voyais le film en lisant le livre.

Le film raconte la vie de cette jeune fille, Elsa, qui va élever un fils qu’elle a eu d’un viol par un soldat américain. Comment peut-on parler d’une atrocité pareille?

Le film n’est pas encore sorti. Je ne veux pas vendre la mèche (rires). On a vraiment fait le choix d’être près de sa réalité, de sa psychologie. Elle est dans toutes les scènes. On la suit pas à pas. On est avec elle. On voit les fluctuations de ses humeurs, l’évolution de son personnage. Et on a aussi la rivière. La rivière sans repos, qui est vraiment l’un des personnages du film, la rivière Kuujjuaq. On comprend la relation entre Elsa et la rivière. On a tourné en hiver et en été. On la suit au fil des saisons.

Elsa est vraiment entre traditions et modernité…

Oui, on perçoit les changements autour d’elle, dans sa communauté, et les conflits intérieurs que ça lui cause. Elle vient d’une vie plus traditionnelle. C’est vraiment une époque charnière pour cette communauté du Nunavik. Elle la traverse en élevant son enfant.

Le rôle principal a été confié à Malaya Qaunirq Chapman…

C’est une Inuk née à Iqaluit et élevée à Pangnirtung. Elle travaille déjà dans le domaine des médias et de la télévision. C’est l’animatrice d’une émission de télévision de cuisine. Elle fait aussi une émission pour les jeunes, pour les ados. C’est un modèle pour beaucoup d’entre eux. Elle est productrice aussi. Elle parle l’inuktitut. D’ailleurs, les deux tiers du film sont en inuktitut. Elle a dû apprendre l’accent des gens de Kuujjuaq.

50 ans après le roman, comment percevez-vous sa pertinence?

Les Canadiens en général ne connaissent pas vraiment l’histoire du Nord. C’est une opportunité d’expérimenter la vie de cette femme de l’intérieur, de faire un rapprochement entre les cultures, de rendre l’autre moins « étranger », de comprendre une autre façon de faire, une autre culture. En ce moment, avec la Commission d’enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues, c’est plus que jamais essentiel d’aller voir le vécu de ces femmes.

Comme actrice, Malaya Qaunirq Chapman a vraiment interprété différemment ce que Gabrielle Roy avait écrit. François Ricard, qui gère les oeuvres de Gabrielle Roy, est venu voir la première version du film. Il était très content. Il m’a dit : Vous avez été fidèles à la nouvelle, mais vous l’avez réinterprétée quand même. Les gens qui ont lu la nouvelle et vont voir le film vont comprendre la différence entre les deux.

Quand on adapte un livre, on doit faire des choix…

Il n’y a pas de limites dans la littérature. On peut décrire n’importe quel paysage, n’importe quelle scène… Nous, on travaillait avec un budget raisonnable, mais pas assez important pour montrer tout ce que Gabrielle Roy décrit dans son livre. On n’avait pas l’argent pour refaire certains décors. On a opté pour une approche assez intimiste, pour qu’on puisse être vraiment près des personnages. On est près d’Elsa le personnage principal. On est dans sa psychologie.

On s’est posé la question du changement de langue. Le film est en inuktitut, ce qui est plus réaliste. Evidemment, Gabrielle Roy n’a pas écrit en inuktitut. Ça aurait été vraiment bizarre de faire parler l’actrice en français. Elle parle anglais aussi dans le film avec les gens autres que sa famille (les policiers, les commerçants). C’est un peu plus conforme à l’époque de la faire parler en inuktitut et en anglais, que de la faire parler français. Ça fait partie de l’adaptation.

Vous entretenez sans doute des espoirs pour le film…

Si le film passe bien dans des festivals internationaux, ça facilitera sa vie commerciale. En même temps, nous, on veut vraiment le présenter dans le Nord et au Manitoba. La distribution en salle est difficile pour la plupart des films indépendants. C’est dur de faire compétition avec les gros films américains.

Ce qu’on veut faire, c’est une espèce de circuit de salles plus indépendantes où on le présenterait afin de provoquer des discussions. Le cinéma, c’est ça aussi. C’est bien de regarder des films dans le confort de son salon, mais c’est aussi bien de les regarder ensemble. L’année prochaine, il y a la pièce de théâtre La détresse et l’enchantement qui va reprendre à Montréal (2). On aimerait profiter de ce moment où les gens ont un peu l’oeil sur l’oeuvre de Gabrielle Roy pour présenter le film.

Est-ce que dans le cinéma actuel, les Autochtones sont suffisamment représentés?

Je connais bien le cinéma autochtone. Je constate une très forte éclosion depuis les années 2000. Peut-être qu’on ne les voit pas assez au cinéma. Mais je pense que c’est quand même un mouvement de fond qui s’en vient.

(1) Le film Restless River, une coproduction Nunavut-Québec, a été financé par Téléfilms Canada, le CEDEC, pour un montant d’environ 2 millions $. Le Fonds Harold Greenberg a aussi participé.

(2) Tirée d’une oeuvre de Gabrielle Roy du même nom, la pièce La détresse et l’enchan tement est aussi programmée par le Théâtre Cercle Molière du 15 au 19 avril 2020, à la Salle Pauline-Boutal au CCFM, à Winnipeg, en partenariat avec le CCFM, la Maison Gabrielle-Roy et le CEFCO.

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