Le nouveau chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Erin O’Toole, annonçait le 8 septembre dernier la composition de son cabinet fantôme. Alain Rayes y remplace le Néoécossais Chris d’Entremont comme critique au Patrimoine canadien et aux Langues officielles. Les préoccupations du Québec occupent une place de choix dans les perspectives de M. Rayes sur les langues officielles.

 

Bruno COURNOYER PAQUIN — Francopresse

 

En entrevue avec Francopresse, Alain Rayes mentionne que le projet de modernisation de la Loi sur les langues officielles nécessite une réponse « cohérente, ambitieuse, qui permettrait de répondre aux besoins du Québec, à cette volonté de protéger son français, mais aussi de protéger les francophones partout au pays. »

Il ajoute d’emblée que le projet de modernisation de la Loi devrait se réaliser au plus vite, mais que, pour ce faire, « le gouvernement devrait faire en sorte que le Parlement fonctionne. »

Une perspective d’abord québécoise sur les langues officielles

« Le Québec a un projet pour renforcer la loi 101 dans les secteurs de juridiction fédérale, donc il y a du travail qui devra être fait par notre chef [Erin O’Toole] dans la proposition qui sera faite en vue de la prochaine élection pour prendre en compte les demandes du gouvernement du Québec », précise Alain Rayes. 

Le nouveau porte-parole de l’opposition officielle du Patrimoine canadien, des Langues officielles et du Développement économique du Québec fait ici référence aux propos du ministre québécois Simon Jolin-Barette, à la fin aout, signalant l’intention du gouvernement du Québec de déposer un projet de loi qui assujettirait à la loi 101 les organismes de juridiction fédérale situés au Québec.

Questionné à ce sujet en conférence de presse la semaine dernière, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a répondu : « Nous allons toujours être là pour défendre la particularité de la langue française au Québec et partout au pays. Nous allons toujours être là pour défendre nos langues officielles, particulièrement ceux qui vivent des situations minoritaires. On va toujours être ouverts à avoir des conversations avec les Canadiens sur les meilleures façons de faire ça. Et les réflexions vont continuer. »

Alain Rayes confirme « vouloir être bon joueur » pour travailler avec le Québec dans la réalisation de ce projet. « Il y a une rencontre qui arrive très bientôt entre notre chef [Erin O’Toole] et le premier ministre du Québec, François Legault. Notre première approche est très ouverte, on trouve tout à fait légitime de la part du gouvernement du Québec de tout mettre en œuvre pour protéger le français sur son territoire, c’est la base même de l’identité du peuple québécois. » 

Vers une stratégie à deux volets

Le politologue Frédéric Boily, professeur au campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, se dit quelque peu surpris du langage aussi affirmatif de M. Rayes, d’autant plus que le ministre Jolin-Barette n’a pas encore formulé de demandes précises au gouvernement fédéral. Cela dit, ajoute-t-il, Alain Rayes réitère une position des conservateurs datant de la dernière campagne électorale.

Pour sa part, le nouveau porte-parole en matière de langues officielles précise la nécessité de respecter les juridictions fédérales et provinciales. « On verra quelle est l’intention [des élus québécois], jusqu’où ils veulent aller, comment on peut s’y prendre pour y arriver. Mais on comprend cette volonté et on va trouver des façons de travailler avec eux, on veut travailler en collaboration, on respecte les juridictions provinciales et on pense qu’il y a un terrain dans lequel on peut travailler ensemble dans ce projet-là », affirme Alain Rayes.

Une position qui pourrait se retourner contre les conservateurs selon Frédéric Boily : « Comment expliquer cette application d’une loi québécoise sur des entreprises fédérales? Au nom de quoi les autres provinces devraient-elles accepter cette entorse à la Loi sur les langues officielles sans broncher? J’imagine déjà des opposants à la Loi sur les langues officielles dire qu’ils ne comprennent pas pourquoi on fait cette énième “faveur” au Québec. »

Pour le professeur Rémi Léger, de l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique, « si le parti conservateur veut rallier les francophones hors Québec, il devra proposer des mesures ciblées et concrètes ; sa vision des langues officielles ne pourra pas s’en tenir à renforcer la loi 101 sur le territoire québécois. » 

Il ajoute que leur stratégie pourrait se développer sur deux tableaux, soit un sur le Québec et l’autre sur la francophonie canadienne. « Une stratégie à deux volets serait la reconnaissance que c’est le français qui doit être protégé au Canada, et que les mesures requises ne sont pas les mêmes au Québec et hors-Québec », précise-t-il. Une stratégie qui aiderait les conservateurs à se distinguer des libéraux, qui misent sur la protection du français hors Québec et de l’anglais au Québec.

Un cabinet fantôme qui atteint un équilibre régional

Le cabinet fantôme voit la Manitobaine Candice Bergen devenir la chef adjointe de l’opposition, alors que Gérard Deltell est nommé leadeur parlementaire du PCC. On peut remarquer que Pierre Poilievre conserve son rôle de porte-parole en matière de finances et que l’ancien chef, Andrew Scheer, demeure dans un poste officiel en tant que porte-parole des infrastructures et des collectivités.

Frédéric Boily observe qu’en composant son cabinet fantôme, « Erin O’Toole a réussi son pari de trouver un certain équilibre entre toutes les dimensions régionales de son Parti, en confiant des responsabilités à des Québécois, mais aussi du côté de sa députation albertaine, Michelle Rempel, notamment. » 

Et cette dimension régionale prend le dessus sur la récompense des « loyalistes », ajoute Frédéric Boily ; Erin O’Toole n’a pas envoyé le message aux conservateurs sociaux que leur appui à sa candidature dans la course à la direction se traduirait par plus d’influence au sein du cabinet conservateur. « Certains députés ont été récompensés, mais ce n’est pas le message qu’il voulait envoyer. » 

Le politologue ajoute qu’il s’agit d’un exercice de relations publiques réussi pour Erin O’Toole, qui veut changer la perception du PCC sous Andrew Scheer, soit celle d’un parti figé dans de vieilles positions ; même s’il y a encore des questions, comme l’aliénation de l’Ouest, qu’il doit surmonter.

Historiquement, « l’aliénation de l’Ouest » est le sentiment des provinces des Prairies, particulièrement de l’Alberta, d’être exclues de la politique nationale au Canada, qui serait dominée par l’Ontario et le Québec. Les politiques d’Ottawa sont donc souvent perçues comme étant imposées par un pouvoir central qui leur est extérieur.

La question de l’aliénation de l’Ouest, selon le professeur Boily, s’avère une arme à double tranchant pour les conservateurs. La question peut leur faire gagner des votes dans la région, mais « ça devient nuisible parce que ça peut leur échapper, on pourrait voir des mouvements ou des partis venir gruger les votes conservateurs » en capitalisant sur cette aliénation.

Cela contraindrait les conservateurs « à prendre des positions où ils se montrent un peu plus actifs dans la défense de l’Ouest, et ça peut leur poser problème » ailleurs au pays. « Parler de pipelines, ça peut être difficile à vendre au Québec et en Ontario », conclut Frédéric Boily.