Le Canada, seul pays du G7 à ne pas avoir de programme national d’alimentation scolaire. (Photo : CDC – Unsplash)

FRANCOPRESSE – L’UNICEF dénonce depuis plusieurs années que le Canada soit le seul pays du G7 à ne pas avoir de programme national d’alimentation scolaire. Selon des expertes, cela a des conséquences sur la santé et le développement global de l’enfant, en plus d’engendrer de mauvaises habitudes alimentaires.

Clémence Grevey – Francopresse

Au quotidien, la confection des boites à lunch peut s’avérer être un vrai casse-tête, observe Carole Tranchant, professeure à l’École des sciences des aliments, de nutrition et d’études familiales de l’Université de Moncton.

« Ça transfère la responsabilité de la cantine […] aux parents, donc on suppose que le parent va composer des menus équilibrés, adaptés au gout de l’enfant », explique la chercheuse. Elle nuance toutefois : « Les données montrent que ce n’est pas à la portée de tout le monde », et ce pour plusieurs raisons.

« Il va y avoir un désavantage. Les parents les mieux nantis vont avoir plus de temps, plus d’argent, peut-être même qu’il va y avoir une aide à la maison pour préparer les repas. Donc, en haut de l’échelle sociale, cela ne va pas poser un réel défi », indique Carole Tranchant.

« En revanche, pour les parents qui ont trois jobs en même temps pour arriver à finir le mois ou pour les parents seuls, ça va commencer à être un défi. Composer des repas équilibrés, explorer différents gouts, avoir des légumes dans la boite à lunch, ce sont de vrais combats pour certains parents! » lance la chercheuse.

Connaitre les bonnes habitudes et explorer de nouveaux gouts

Avoir une cantine scolaire permettrait d’intégrer de saines habitudes alimentaires. Carole Tranchant note que la rotation des repas qui y est effectuée favorise «la découverte de nouveaux gouts, vraiment fondamentale ».

La cafétéria permettrait ainsi d’avoir une offre diversifiée en termes de repas, alors que «la boite à lunch, ce n’est pas [toujours] un environnement alimentaire très adéquat » d’après la chercheuse de l’Université de Moncton.

Elle pointe notamment du doigt le fait de « prendre le temps [de faire à] manger. C’est assez rare, les familles où tout le monde aide à préparer la boite à lunch. Généralement, ça va être un plat prêt-à-manger, donc ça lance le message aux jeunes du prêt-à-consommer ».

Carole Tranchant encourage aussi à manger ailleurs qu’en salle de classe, qui est « un environnement de travail». Dans le cas d’une cantine, « on mange à une table, c’est un environnement alimentaire qui est un environnement distinct. Et c’est quelque chose que l’on arrive de moins en moins à faire. Les adultes sont à blâmer aussi ».

En guise de solution, la professeure suggère la mise en place d’une politique nutritionnelle, même dans les écoles qui ont des cantines. Cette politique permettrait de limiter « les aliments trop riches en sel, en gras saturés ou en sucre. Ça inclut de limiter les jus de fruits préfabriqués, très riches en sucre, et limiter certains laits aromatisés ».

L’autre aspect que suggère une telle politique est le fait d’avoir « un environnement qui encourage de bons comportements et de bonnes habitudes. Alors des salles spacieuses, où les enfants vont pouvoir s’assoir, suivre des règles, comme pas de télévision, pas d’écran à table », énumère Carole Tranchant.

Elle encourage aussi le fait de faire servir des plats issus de diverses cultures pour que tous les enfants se sentent inclus : « Il ne faut pas attendre qu’un élève apporte un plat culturel, qu’il subisse l’intimidation », explique Carole Tranchant.

Un argument repris par Céline Bossé, membre du College of Dietitians of Alberta (CDA), des Diététistes du Canada et de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ). Elle fait aussi partie du conseil d’administration du Regroupement des diététistes francophones du Canada (RDFC).

Selon elle, il y a là la possibilité de faire du plat dit « culturel » un module éducationnel, où les enfants goutent et découvrent de nouveaux aliments.

Céline Bossé est membre du College of Dietitians of Alberta, des Diététistes du Canada et de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec. Elle fait aussi partie du conseil d’administration du Regroupement des diététistes francophones du Canada. (Photo : Gracieuseté)

Le profit plus important que la santé

Céline Bossé a tenu une cantine scolaire pendant cinq ans à l’école Sainte-Marguerite Bourgeoys à Calgary, fréquentée par des enfants de garderie, du primaire et du secondaire.

Selon elle, « les repas pour les enfants font une différence incroyable au niveau de l’éducation ». Elle a aussi constaté que ce ne sont pas tous les enfants qui avaient un repas chaque jour.

Cependant, «au bout d’un certain temps, le promoteur de la cafétéria avec lequel je m’étais engagée a dit que les revenus n’étaient pas suffisants ». Céline Bossé a ainsi dû fermer la cantine scolaire.

Elle déplore que les raisons économiques aient primé sur la santé des élèves : « On regarde ça sous un angle de profit, alors qu’on devrait regarder ça sous un œil de bienfait global […] Le phénomène de la pandémie actuelle met une lumière particulière sur les faiblesses du système. »

Selon elle, « comme en Europe, le Canada pourrait offrir des programmes structurés nationaux ou provinciaux pour commencer ».

Toutefois, elle souligne que «si on compare aux programmes européens […] les structures institutionnelles n’ont pas été planifiées en fonction d’une institution qui se regroupe. Les conseils scolaires font tous à leur façon. Chaque conseil scolaire a ses règlements. Mettre tout le monde ensemble demanderait une structure at large, un genre de grand chapeau […] Ça n’a pas été pensé de la même façon qu’en Europe. »

Céline Bossé ajoute que « le côté positif de la pandémie, c’est de conscientiser les gens [au fait] qu’ils doivent collaborer et travailler ensemble ». Elle souligne que certains projets de cantines scolaires existent d’ailleurs au Québec, comme le volet La Cantine dans les écoles de l’organisme La Cantine pour tous.

Une bonne base sur laquelle partir, selon Céline Bossé, puisque le projet « offre un diner sain et abordable, permet aux enfants de manger à leur faim, garantit la non-stigmatisation, donne un répit aux parents et renforce le lien entre les écoles et les organismes communautaires du quartier ».

Au gouvernement fédéral, Mohammad Hussain, porte-parole de la ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Karina Gould, assure que l’élaboration d’une politique nationale en matière d’alimentation dans les écoles est en cours – il s’agissait d’ailleurs d’une promesse électorale des libéraux. Aucun calendrier n’a cependant été avancé.

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