Mark Ednie, entouré de moraines, dans le parc Nahanni (Territoires du Nord-Ouest) dont le glacier est visible sur la gauche (Photo : Mark Ednie)

FRANCOPRESSE – D’ici 2100, environ 70 % des glaciers en Alberta et en Colombie-Britannique pourraient disparaitre. La communauté scientifique se demande ce que fait le gouvernement canadien pour préparer la population aux conséquences de la fonte permanente de ces sources d’eau.

Marianne Dépelteau – Francopresse

Après le Groenland et l’Antarctique, le Canada est le pays qui possède le plus de glaciers sur la planète. Plusieurs se trouvent en Alberta. En plus de contribuer à la vie des humains et des écosystèmes, ces immenses masses de glace et de neige suscitent l’émerveillement et alimentent le tourisme.

Or, les glaciers sont menacés. Selon une étude de 2015 de la revue Nature, « d’ici 2100, le volume des glaciers de l’Ouest canadien diminuera de 70 % (± 10 %) par rapport à 2005 ». La plus grande perte de volume de glace devrait se produire entre 2020 et 2040, c’est-à-dire précisément durant la période actuelle.

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Il y a deux zones principales sur un glacier : la zone d’accumulation, où s’amoncèle la neige et où le glacier prend de la masse, et la zone d’ablation, où il fond et diminue de taille. Entre ces deux zones se trouve la ligne d’équilibre qui conserve une masse stable. Lorsque la neige fond, elle expose la glace, qui fond à son tour.

Mark Ednie et son collègue de Parcs Canada devant un moulin (trou dans un glacier) de plus de 80 mètres de profondeur (Photo : Mark Ednie)

Source : Mark Ednie

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Mark Ednie, chercheur en sciences physiques à Ressources naturelles Canada, et son équipe se rendent sur des glaciers au moins deux fois par an dans le cadre du Projet de glaciologie national.

Ils suivent en fait depuis longtemps l’évolution de cinq glaciers de l’Ouest canadien (Helm, Place, Peyto, Saskatchewan et Bologna) : « La principale chose que nous surveillons est le bilan massique, c’est-à-dire la quantité d’eau que le glacier gagne ou perd chaque année. »

« À l’exception de quelques cas, les bilans massiques des glaciers surveillés sont négatifs depuis le début de la surveillance. Dans les cas des glaciers Peyto, Helm et Place, [la diminution massique] remonte à la fin des années 1960, signale Mark Ednie. Cela signifie que tous les glaciers du réseau de surveillance perdent de la masse. »

L’autrice albertaine Lynn Martel aussi note des changements. Elle écrit sur la vie dans les Rocheuses canadiennes depuis 25 ans et a publié le livre Stories of Ice en 2020 qui porte sur les glaciers dans l’Ouest canadien.

« Être sur un glacier, c’est vraiment une expérience incroyable, raconte-t-elle, les gens n’ont jamais vécu dans cette partie du monde sans glaciers. Ils ont toujours été là et nous comptons sur eux. »

Lynn Martel (photo : gracieuseté)

Malheureusement, elle note que la diminution de taille des glaciers d’une année à l’autre est visible à l’œil nu.

Brian Menounos, professeur à l’Université du nord de la Colombie-Britannique et glaciologue, étudie d’autres glaciers de l’Ouest canadien. Selon lui, « le problème [de la fonte des glaciers] au cours des 20-40 dernières années, c’est que l’on continue à augmenter les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère […], ce qui mène au réchauffement de la surface [de glace]. »

Des conséquences déjà palpables

À la fin de l’été, quand il ne reste plus de neige saisonnière et que la pluie se fait rare, les glaciers se chargent d’alimenter plusieurs rivières. Mark Ednie explique qu’« il y a des espèces aquatiques sensibles à la température, comme l’omble à tête plate, qui ont évolué pour vivre dans un environnement pouvant être affecté par des changements dans l’écoulement des eaux de fonte des glaciers ».

Au fur et à mesure que fondent les glaciers, ils finissent par atteindre un débit de pointe, c’est-à-dire que la quantité d’eau qui s’en écoule commence à diminuer. En conséquence, l’apport en eau dans les rivières s’en trouve réduit au mois d’aout.

Par exemple, vers la fin de l’été, les glaciers peuvent produire entre 8 et 20 % du débit d’eau de la rivière Bow, principal cours d’eau qui traverse Calgary et sur lequel comptent une grande partie des ménages, de l’agriculture et des industries.

Pour mesurer le bilan massique d’un glacier, les scientifiques se servent de longues tiges en aluminium. (Photo : Mark Ednie)

Par ailleurs, la fonte des glaciers peut engendrer de nombreuses catastrophes, dont l’instabilité des terrains, l’apparition de crevasses, des risques d’érosions et la montée du niveau des océans.

Mark Ednie ajoute que « les vagues de chaleur peuvent accélérer la fonte de la neige et de la glace dans les régions alpines, causant parfois des inondations ». Ces dernières ont été observées dans des régions des Rocheuses pendant l’été particulièrement chaud de 2021.

En 2020, à Elliot Creek en Colombie-Britannique, un glissement de terrain a déclenché un tsunami de lac d’une hauteur de 100 mètres. « Il y a ces roches qui sont normalement tenues en place par la glace et qui deviennent instables quand celle-ci fond […] Il y a alors des chutes de pierres et des glissements de terrain », explique Mark Ednie.

Le chercheur est aussi préoccupé par les moraines, ces résidus que laissent les glaciers sur leurs traces. Souvent composés de roches retenues par la glace, ces débris ne tiennent plus avec la chaleur et, en tombant dans les lacs qui se trouvent au pied des glaciers, ils peuvent les drainer et causer des inondations.

Les glaciers ne servent pas qu’à alimenter des cours d’eau. Ils ont aussi mené à la création de parcs nationaux. Pour les Premières Nations, les glaciers sont même des lieux d’importance spirituelle et culturelle. La fonte des glaciers aura aussi un impact sur l’activité touristique dans les Rocheuses.

« À Canmore, le tourisme est une industrie importante qui va changer, s’inquiète Lynn Martel. Il y a certaines excursions qui ne seront plus possibles : chaque été, une nouvelle route ou un nouveau chemin devient inutilisable parce que le glacier a fondu […] Ça fait partie de la fierté canadienne de pouvoir faire ces excursions. »

Point de non-retour

« Même si on arrêtait les émissions de gaz à effet de serre aujourd’hui, les glaciers auraient besoin de temps pour s’ajuster », prévient Brian Menounos.

Plusieurs petites masses glaciaires ne pourront probablement pas être sauvées, car les glaciers réagissent au changement climatique avec un certain délai. « Les glaciers ressentent les effets des conditions météorologiques actuelles, mais aussi celles des dernières décennies. »

Le glaciologue établit un parallèle avec la crise sanitaire de la COVID-19 : « Ça prend quelques semaines pour que les gens deviennent assez malades et se rendent à l’hôpital, il y a donc un délai [entre le début de la crise et le passage à l’action]. »

Mark Ednie explique qu’il n’est tout simplement pas possible d’ajouter de la masse à un glacier. « Je crois que les décideurs peuvent comprendre ce qui se passe sur les glaciers, comment ils fondent et à quelle vitesse, et se préparer pour une possible baisse de l’eau. »

Brian Menounos (à droite), son fils (au centre) et son ancien étudiant au doctorat, Ben Pelto (à gauche) sur le glacier Castle Creek, en Colombie-Britannique, en septembre 2020 (Photo : Margo Vore)

La science ne baisse pas les bras

L’Ouest canadien compte plus de 13 000 glaciers, mais Mark Ednie n’en surveille que cinq, et il est le seul employé du gouvernement fédéral à étudier les glaciers de l’Ouest canadien. « On choisit les glaciers qu’on étudie en fonction de leur capacité à représenter les autres. »

Brian Menounos est d’avis qu’il faut plus de collaboration entre les chercheurs et les organismes provinciaux et fédéraux : « Une des choses les plus importantes que peut faire le gouvernement est de rapidement décarboniser l’économie. […] On ne fait pas assez en matière de surveillance de ces sources d’eau. »

Le Canada fait partie des 30 pays qui, par l’entremise du World Glacier Monitoring Services (WGMS), collaborent pour recueillir des données sur les glaciers partout dans le monde. « On mesure tous les glaciers de la même façon et une grosse publication sort tous les deux ans, s’enthousiasme Mark Ednie. Nous pouvons voir des changements mondiaux. »

La collecte de données sur les glaciers ne vise pas seulement à documenter leur fonte. Elle sert surtout à recueillir des données d’observation pour mieux comprendre l’effet des changements climatiques et pour valider et calibrer des modèles de pointe servant à établir des projections.

Selon Lynn Martel, « nous devons opérer une transition verte. Pas du jour au lendemain, mais une transition régulière avec des objectifs significatifs auxquels nous sommes tenus. »

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