Antoine Cantin-Brault.

Sans surprise, la majoritairement très conservatrice Cour suprême des États-Unis a invalidé l’arrêt Roe c. Wade. Cette décision n’interdit toutefois pas l’avortement aux États-Unis. Elle signifie plutôt que les États sont libres de légiférer sur cette question de société.

Par Antoine CANTIN-BRAULT

Autrement dit, la position « pro choix » n’est plus affaire de la nation américaine. (Apparemment une majorité d’États optera pour une politique « pro vie ».)

Cette invalidation montre l’étendue du malaise des conservateurs américains à ce que la position « pro choix » soit un marqueur national.

Les États-Unis sont un pays où s’est grandement développé le libéralisme, c’est-à-dire l’idéologie de l’individualisme.

Cependant dès son origine, ce libéralisme fut ancré dans des valeurs communes très claires et très fortes. En l’occurrence des valeurs enracinées dans le christianisme, plus précisément dans le protestantisme. Le Français Alexis de Tocqueville, au milieu du 19e siècle, avait déjà bien vu que la religion servait de balise au bon comportement démocratique américain. Et que sans la religion, la nation n’aurait pu se constituer.

C’est donc pour soutenir le nationalisme américain que fut renversé l’arrêt Roe c. Wade. One nation under God (and God does not permit abortion). L’avortement, s’il peut possiblement être légalisé au niveau d’un État, a été broyé dans le creuset (melting pot) américain.

Qu’en est-il de l’avortement dans la perspective canadienne?

Il est déjà clair que le débat ne sera pas tranché dans une logique nationale. Car le Canada n’est pas une nation à proprement parler. Pensons aux nations européennes où longtemps une relative uniformité de la population nationale a eu l’avantage de resserrer plus fortement le tissu social, mais a aussi conduit à l’intolérance et à une violence inter-nationale, source de bien des guerres.

L’idée de souder le pays dans une unique nation d’un océan à l’autre n’a jamais vraiment germé au Canada. Ce n’est pas faute de poussées nationalistes, venues principalement de gouvernements conservateurs, à commencer par celui de John A. Macdonald. Mais leurs efforts se heurtèrent à d’autres puissants intérêts, notamment à la volonté de plusieurs communautés de vivre selon leur propre culture. Les francophones jouèrent un rôle déterminant à cet égard.

Bien des nations coexistent au Canada. En 2006, le conservateur Stephen Harper avait fait voter une motion reconnaissant le peuple québécois comme une nation. Il faut bien reconnaître que le peuple québécois, pour le meilleur et pour le pire, agit très souvent dans une logique nationale. Les peuples autochtones aussi sont considérés comme des nations, même si la portée de ce statut gagnerait à être précisée.

D’autres groupes socio-culturels existent au Canada, dont plusieurs issus de l’immigration. Ils ne constituent pas une nation en tant que telle, mais ils défendent quand même certains intérêts qui exigent du Canada qu’il se redéfinisse constamment.

Puisque le Canada n’est pas comme tel une nation politique, les valeurs sur lesquelles le pays repose ont l’avantage de permettre aux différentes communautés de s’épanouir comme elles le souhaitent, sans se contraindre mutuellement.

Voilà pourquoi en dernière analyse les conservateurs canadiens ne peuvent pas transformer l’avortement en enjeu national : le multiculturalisme n’offre pas un sol propice à l’interdire. Il faudrait qu’ils fassent de l’avortement un enjeu purement moral, appuyé par des considérations économiques. Un chemin de croix sur lequel les plus réalistes d’entre eux refusent explicitement de s’embarquer.

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