(Photo : Qiangxuer – Pixabay)

FRANCOPRESSE – Comment les écoliers apprennent-ils à lire dans les communautés francophones en situation minoritaire? Entre littératie équilibrée et structurée, jeu de devinettes et décodage des mots, la question fait débat. Les défis sont encore plus grands pour des élèves qui ne parlent souvent pas français en dehors des murs de l’école.

Marine Ernoult – Francopresse

À l’heure du retour en classe, la grande majorité des enfants qui sont scolarisés dans les communautés francophones en situation minoritaire au Canada vont apprendre à lire avec la méthode de littératie équilibrée.

Inventée en 1967 par l’américain Ken Goodman, également considéré comme le fondateur de l’approche globale, cette méthode montre aux enfants comment deviner les mots en fonction d’indices syntaxiques (la place du mot dans la phrase), graphophonétiques (les lettres et les sons du mot) et sémantiques (le contexte dans lequel figure le mot).

L’inventeur de cette approche décrit d’ailleurs la lecture comme un « jeu de devinettes psycholinguistiques ».

Or, cette méthode, adoptée au tournant des années 2000 d’un bout à l’autre du pays, est aujourd’hui décriée.

En janvier 2022, le rapport Le droit de lire de la Commission ontarienne des droits de la personne a révélé que la province « manque systématiquement à ses obligations envers les élèves ayant des troubles de lecture et beaucoup d’autres élèves », comme le précise le sommaire, à cause de l’utilisation de la méthode de littératie équilibrée. 

« Malheureusement, l’enquête n’a été menée qu’auprès des conseils scolaires de langue anglaise, mais le problème est identique dans le système francophone », révèle Chantal Mayer-Crittenden, professeure agrégée à l’École d’orthophonie de l’Université Laurentienne, à Sudbury, en Ontario.

Chantal Mayer-Crittenden est professeure agrégée à l’École d’orthophonie de l’Université Laurentienne, à Sudbury. (Photo : Gracieuseté)

Une méthode aussi inefficace que naïve

Le rapport indique qu’environ 10 % des élèves de l’Ontario sont dyslexiques et que 25 % de ceux qui sont scolarisés en maternelle ou en première année risquent de développer des troubles de la lecture.

« La littératie équilibrée relève de la croyance. Elle ne marche pas et nuit au contraire à l’apprentissage de la lecture, tranche Yvon Blais, orthophoniste en Ontario. On a parfois l’impression que c’est efficace en première année. En réalité, c’est parce que la qualité du lien affectif avec l’enseignant est plus importante que la méthode utilisée chez les tout-petits. » 

Yvon Blais est orthophoniste en Ontario. (Photo : Page Facebook Alloprof Parents)

« Les données scientifiques sur l’inefficacité de cette méthode s’accumulent depuis vingt ans », confirme Alain Desrochers, professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa.

« C’est une approche naïve qui part du principe qu’apprendre à lire, c’est comme apprendre à parler, qu’en étant simplement exposés à du matériel écrit les élèves vont deviner les mots », ajoute celui qui est aussi directeur de recherche au sein du Groupe de recherche sur l’apprentissage de la lecture (GRAL).

Alain Desrochers est professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa et directeur de recherche au sein du Groupe de recherche sur l’apprentissage de la lecture. (Photo : Gracieuseté)

En première année, les écoliers reconnaissent facilement les mots à partir des images qui leur sont montrées, car elles leur évoquent des choses familières. Mais au fil du temps, plus les thèmes deviennent abstraits et les contextes neutres, plus il est compliqué pour les enfants de retrouver le sens des mots.

« Ce qui fait la différence, cest lenseignant » 

« [Les élèves] développent alors des stratégies de mémorisation. Leur réussite est liée aux quantités de mots qu’ils sont capables de retenir par cœur. À l’âge adulte, lorsqu’ils rencontrent de nouveaux mots, ils sont incapables de les lire et de les comprendre, car leur vocabulaire est trop pauvre », regrette Alain Desrochers. 

Pascal Lefebvre est formateur en orthophonie et professeur agrégé aux Programmes d’orthophonie de l’Université Laurentienne, en Ontario. (Photo : Gracieuseté)

Pascal Lefebvre, formateur en orthophonie, affirme, lui, qu’il n’y a pas de méthode miracle qui fonctionne pour tous les écoliers. « Ce qui fait la différence, c’est la maitrise de l’enseignant, sa capacité à s’adapter aux besoins des élèves », considère celui qui est aussi professeur agrégé aux Programmes d’orthophonie de l’Université Laurentienne en Ontario.

Il juge que « les curriculums actuels offrent suffisamment de souplesse aux enseignants, et sont adaptés à la grande disparité de niveau des élèves francominoritaires ».

Au Yukon, Anne-Maire Lemaire, orthopédagogue à l’école française Émilie-Tremblay de Whitehorse, confirme que les enseignants n’utilisent pas une seule méthode : « On pige un peu dans les différentes approches existantes ».

Anne-Marie Lemaire est orthopédagogue à l’école française Émilie-Tremblay de Whitehorse au Yukon. (Photo : Gracieuseté)

Le succès de la littératie équilibrée s’explique par une difficile mobilisation des connaissances scientifiques dans le monde de l’éducation.

« Les recherches sur le sujet sont très récentes et ont encore du mal à influencer les pratiques sur le terrain. Les fonctionnaires qui rédigent les curriculums et les enseignants ne se tiennent pas forcément au courant des dernières avancées », souligne Alain Desrochers.

« On sait qu’il faut en moyenne 17 ans pour que des faits scientifiques se concrétisent dans le quotidien des salles de classe », poursuit Chantal Mayer-Crittenden.

Défi de la compréhension et du vocabulaire 

Aux yeux des spécialistes du langage, l’apprentissage explicite et progressif du « code de lecture » est la clé du succès. Autrement dit, les élèves doivent apprendre les correspondances entre les phonèmes et les graphèmes ; les graphèmes « o », « ô », « au », « eau » sont ainsi associés au phonème « o ». Il s’agit de littératie structurée. 

« C’est déjà ce qu’on fait en première année, on commence toujours par l’apprentissage des sons et des lettres, et par un travail sur les syllabes », assure Anne-Marie Lemaire.

Le décodage des mots doit s’accompagner d’un travail suivi sur la compréhension. « L’un ne va pas sans l’autre. Ça ne suffit pas d’apprendre le code qui est une simple mécanique, explique Chantal Mayer-Crittenden. Dès la troisième année, les petits n’apprennent plus à lire, ils lisent pour apprendre et enrichir leur langage. »

La compréhension et le vocabulaire représentent un défi majeur dans l’éducation francophone en milieu minoritaire, où la majorité des jeunes scolarisés n’ont pas le français comme langue maternelle ou ne le parlent pas à la maison.

« Il est essentiel de mettre l’accent sur ces deux composantes, autrement les enfants ne sont pas assez exposés au français à l’extérieur de l’école pour avoir un bon niveau de lecture », insiste Chantal Mayer-Crittenden.

Un avis partagé par Pascal Lefebvre : « La majorité des problèmes de lecture dans la francophonie minoritaire n’est pas liée au décodage ou à la fluidité de lecture, mais au manque de vocabulaire. »

« Sujet hautement polémique »

Chantal Mayer-Crittenden rappelle que pour bien maitriser une langue, un enfant doit y être exposé pendant 40 à 60 % de son temps d’éveil.

Par ailleurs, toujours selon l’universitaire, pour bien comprendre un mot, un enfant doit le rencontrer douze fois dans des contextes différents. Ce chiffre est multiplié par trois s’il souffre de troubles d’apprentissage.

« Dans un contexte linguistique minoritaire, ce niveau de répétition est dur à atteindre, car on se repose uniquement sur le milieu scolaire », observe-t-elle. 

« On essaie d’impliquer les parents. On leur demande de lire avec leurs enfants chez eux, mais c’est difficile, car la majorité ne maitrise pas le français », se désole Anne-Marie Lemaire à Whitehorse. 

En Ontario, la Commission des droits de la personne a recommandé dans son rapport de modifier les curriculums de la maternelle à la huitième année afin de « décoder et épeler les mots, et les lire de façon précise et fluide ».

Le ministère de l’Éducation de la province s’est donné deux ans pour prendre en compte ces recommandations et refondre ses programmes d’études.

« C’est un sujet hautement polémique, mais il y a urgence à changer les curriculums pour les arrimer à l’état actuel des connaissances. Depuis vingt ans, le niveau de lecture et de compréhension stagne au pays », s’inquiète Alain Desrochers.

L’an dernier, l’Alberta a franchi le pas et a modifié ses programmes d’études pour que les écoliers réapprennent le b.a.-ba de la lecture. 

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