FRANCOPRESSE – Les femmes francophones en situation minoritaire, au croisement de multiples discriminations, sont plus que jamais victimes de discours haineux. Grandes oubliées des luttes, elles doivent trop souvent renoncer à une partie de leur identité. Ce constat vaut également pour les personnes LGBTQIA+. Le 16 septembre, lAlliance des femmes de la francophonie canadienne a organisé un forum à Ottawa pour aborder ces défis. 

Marine Ernoult Francopresse 

« Il est urgent douvrir le dialogue sur les discriminations, fondées notamment sur le sexe et la langue, dont sont victimes les femmes francophones en situation minoritaire », insiste Nour Enayeh, présidente de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC).

La responsable fait référence à ce qui s’appelle lintersectionnalité en sociologie, une notion forgée par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw en 1989. Selon ce concept, la domination est plurielle. Lintersectionnalité tente de mesurer limpact de discriminations multiples – de sexe, de classe, de race, mais aussi de handicap ou dorientation sexuelle – qui se croisent et parfois se renforcent.

On sait les discriminations dont les femmes ou les personnes faisant partie de la communauté LGBTQIA+ sont victimes. On étudie celles qui visent les francophones en situation minoritaire. Mais qu’en est-il en particulier des femmes francophones en milieu minoritaire, ou encore des membres de la communauté LGBTQIA+ francophone hors Québec?

« Alors que les femmes francophones [en situation minoritaire] sont plus que jamais la cible de messages haineux et sexistes, on manque de recherches pour mieux comprendre leur réalité, savoir dans quelle mesure elles subissent plus de discriminations, et comment cela se manifeste », déplore Nour Enayeh, qui évoque également le faible nombre de données sur le profil des hommes, auteurs dactes malveillants à lencontre des femmes francophones. 

Pendant la pandémie de COVID-19, l’AFCC a reçu un colis contenant un message dans lequel son auteur s’en prenait violemment aux femmes francophones qui «coutent trop cher au gouvernement fédéral».

Discrimination linguistique, «langle mort du régime juridique»

« Il suffit que les femmes prennent la parole publiquement pour faire lobjet de discours haineux en ligne de la part dhommes, organisés au sein de communautés, désignées sous le nom de manosphère, explique Mélissa Blais, professeure associée au Département des sciences sociales de lUniversité du Québec en Outaouais. Il sagit dun rappel à lordre : elles doivent rester en dehors de lespace public et se soumettre aux dictats masculins. » 

Cette manosphère fait partie de la grande nébuleuse du masculinisme, qui prétend que les luttes féministes auraient provoqué une crise de la masculinité. « Selon les adeptes de ce mouvement, les hommes auraient vu leur place chamboulée. Ils auraient perdu leur identité et leurs repères à cause du modèle alternatif de société défendu par les féministes », explique Mélissa Blais. 

Ces masculinistes sont-ils également francophobes? Autrement dit, éprouvent-ils de lanimosité envers tout ce qui est lié au français au Canada, en particulier hors Québec? Mélissa Blais, qui mène actuellement une étude sur le sujet, nest pas encore capable de le dire.

Seule certitude, aucune loi ne protège les Canadiennes des discriminations liées à la langue. Comme lexplique Anne Levesque, professeure adjointe à la Faculté de droit de lUniversité dOttawa, « cest langle mort du régime juridique des droits de la personne ».

Lavocate regrette par ailleurs que les droits linguistiques ne soient pas analysés avec la lentille de lintersectionnalité : « Les besoins spécifiques des femmes et la manière dont les politiques peuvent les affecter ne sont pas pris en compte. »

Les grandes oubliées des luttes

Anne Levesque montre du doigt le travail du Commissariat aux langues officielles qui « ignore lexpérience des femmes francophones ou de tout autre groupe marginalisé [en situation minoritaire», en présumant lhomogénéité de la communauté linguistique. «Cest un point faible des rapports de l’institution : ils abordent uniquement des problèmes du point de vue des hommes blancs hétérosexuels sans handicap», souligne-t-elle.

Lavocate cite en exemple une étude du Commissariat qui porte sur l’insécurité linguistique au travail en situation minoritaire : « Les auteurs nont pas regardé si les personnes victimes dinsécurité linguistique étaient davantage des femmes ou des personnes LGBTQIA+ ». Résultat, selon la chercheuse, les structures de pouvoir à lorigine des discriminations systémiques perdurent. 

Les femmes francophones sont marginalisées dans un contexte anglophone, qui fait de langlais la norme dans les échanges, mais pas seulement. Elles sont mises à l’écart au sein même de leurs communautés, où «le dénigrement de ce qui est féminin» est prégnant, daprès Anne Levesque. 

« Le milieu francophone minoritaire sest tellement concentré sur la défense des droits linguistiques quil a oublié toutes les autres communautés dans ses luttes. On accuse aujourdhui un immense retard sur la situation des femmes et des personnes LGBTQIA+ », considère Zakary-Georges Gagné, responsable de la coordination de lengagement francophone au sein du réseau pancanadien Enchanté, qui appuie les organismes œuvrant auprès des minorités sexuelles.

Identités plurielles meurtries   

Aux yeux de la francophone, non binaire, trans féminine et Crie, le rôle déterminant qua joué la religion catholique dans la création et le développement des communautés francophones en milieu minoritaire contribue à ce retard. « Cest la croyance que lhomme doit prendre le pouvoir, assurer la représentation des siens à lextérieur, et mener les batailles pour les droits », affirme Zakary-Georges Gagné. 

« Il y a des attentes sur le rôle traditionnel que les femmes doivent jouer, et la pénurie de services sociaux en français y contribue encore plus, car on compte sur elles pour pallier les manques », ajoute Anne Levesque. 

Les femmes et les personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+ sont contraintes de choisir entre leur identité de genre et leur identité linguistique. « On ne peut pas me demander de choisir entre être une femme et être francophone. Je suis les deux », sagace Anne Levesque. 

« Les jeunes générations finissent par se détourner de la francophonie et se tourner vers le milieu anglophone, plus inclusif sur les questions de genre », assure Zakary-Georges Gagné. La militante appelle les organismes communautaires en milieu minoritaire à « soutiller et à s’éduquer sur les pratiques féministes et non blanches » pour éviter une hémorragie de sa jeunesse.