Le pape François lors de son arrivée au Commonwealth Stadium d’Edmonton le 26 juillet. (photo : Vienna Doell - Le Franco)

À l’occasion de la journée nationale de la Vérité et de la Réconciliation, La Liberté a décidé de revenir sur la visite du Pape François au Canada qui s’est déroulée du 24 au 29 juillet 2022. Cette visite tentait de répondre à l’appel à l’action n°58 émis par la Commission de vérité et de réconciliation.

Si des excuses ont été présentées de nouveau, des omissions ont été observées. Les analyses de plusieurs intervenants montrent à quel point le chemin vers une authentique réconciliation est encore long.

Par Ophélie DOIREAU

Initiative de journalisme local – Réseau.Presse – La Liberté

C’est en Alberta, sur l’ancien site du pensionnat autochtone Ermineskin à Maskwacis, que le Pape François a présenté de nouveau ses excuses aux peuples autochtones pour le traitement qu’ils ont subi dans les pensionnats autochtones aux mains de certains membres de l’Église catholique.

Entre 1870 et 1996, des pensionnats autochtones ont été ouverts et administrés par le gouvernement fédéral et l’Église catholique. Ces établissements n’étaient toutefois qu’une partie du plan du gouvernement fédéral pour tenter d’assimiler les Autochtones.

Ainsi le sous-financement chronique des pensionnats a entraîné des problèmes d’insalubrité, de sous- alimentation, qui ont souvent rendu difficile le quotidien des 150 000 enfants qui ont fréquenté ces 139 établissements. On estime à plus de 3 000 le nombre d’enfants morts dans les pensionnats, tout en sachant que ce nombre est certainement très sous-estimé. Les traitements subis ont provoqué des traumatismes qui se sont répercutés et se répercutent encore sur les générations suivantes.

En 2008, l’ancien Premier ministre Stephen Harper a présenté des excuses officielles au nom du gouvernement du Canada. Il aura fallu attendre 2022 pour que l’Église catholique reconnaisse ses torts. Le rapport final de la Commission de vérité et de réconciliation est paru en 2015 avec ses 94 appels à l’action pour mener jusqu’à la réconciliation. L’appel à l’action n ̊58 demande des excuses officielles de la part de l’Église catholique.

Au Canada du 24 au 29 juillet, le Pape François était venu dans le but d’effectuer « un pèlerinage de pénitence. » Sa visite n’a pas fait l’unanimité. Shania Franklin, qui est une troisième génération de survivants des pensionnats autochtones et originaire de la Première Nation Poplar River, confiait à La Liberté avant la visite du Pape : « Le Pape vient, j’en suis satisfaite. Mais pour moi, il aurait dû venir dans chaque communauté́ autochtone pour présenter ses excuses et écouter ce qu’on a vécu et ce qu’on vit encore aujourd’hui. »

Jean-François Roussel, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, analyse les différentes réactions suscitées par la visite papale.

Jean-François Roussel est professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal. (photo : Gracieuseté)

« Je pense qu’un ensemble de facteurs explique l’attachement de certains Autochtones à la religion catholique. Le premier facteur, c’est l’âge. Les personnes autochtones plus âgées tendent à avoir un attachement plus marqué, notamment les personnes influencées par les processus de sécularisation.

Une adhésion nuancée

« Sur le plan générationnel, il y a aussi des différences avec les phénomènes de décolonisation engagés depuis plusieurs années, en sachant que le christianisme dans bien des cas a été introduit en même temps que la colonisation. »

À ce propos, Jean-François Roussel s’arrête un instant pour proposer une réflexion sur l’imposition de la religion catholique. « Il y a des nuances à faire quant à l’idée que le christianisme a été apporté de force.

« Quand on avait affaire à des peuples autochtones sédentaires, c’était plus facile de les christianiser, parce que les missionnaires s’installaient dans les villages. Ça faisait partie de l’ensemble des échanges entre Européens et Autochtones.

« Avec les peuples nomades, c’était plus difficile de maintenir un contact permanent. Ces peuples-là faisaient de la religion catholique ce qu’ils voulaient en faire.

« Il a été admis depuis longtemps qu’il y a eu très souvent une adhésion volontaire au catholicisme de la part des Autochtones. Le catholicisme était vu par eux comme un outil de plus dans leur boîte à outils pour traiter avec le monde invisible. Mais ça ne voulait pas dire qu’ils se convertissaient au sens européen du terme. Les missionnaires avaient à vivre avec cette réalité. Les choses ont changé à partir du 19e siècle. Plus on a sédentarisé les Autochtones, plus il est devenu facile, avec l’appui du gouvernement, d’imposer la présence du missionnaire et du catholicisme. »

L’anthropologue et chercheure invitée au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Sabine Choquet nuance quant à elle cette notion d’adhésion vonlontaire.

« On le sait, des Autochtones ont été baptisés de force, on a changé leur nom. Dans les pensionnats autochtones, des prêtres ont joué un rôle dans les mauvais traitements subis. Mais dans la vision des personnes, le christianisme n’est pas qu’une religion imposée, parce que l’adhésion à des croyances est le résultat d’échanges interculturels.

« C’est quelque chose de complexe à expliquer qui passe par les emprunts culturels, même lorsque ces rituels culturels viennent du colonisateur. Les pratiques restent, parce qu’elles se sont ancrées dans la vie des gens. »

« D’autres explications peuvent être développées. Par exemple, une autre piste est que des personnes autochtones ont intégré une infériorisation. Autrement dit, qu’elles ont intériorisé le regard porté sur elles.

« Parmi ce regard et ces valeurs, il y avait l’idée que les religions monothéistes sont à un stade avancé de la civilisation et que les autres religions se trouvaient à un stade inférieur de développement. À l’époque, les théories positivistes c’est-à-dire évolutionnistes prévalaient. Il y avait des catholiques qui expliquaient aux Autochtones : Oui nous aussi on est passé par là et le stade supérieur, c’est de croire qu’il y a un Dieu unique. Par rapport à l’adhésion volontaire, c’est une autre piste d’explication. D’ailleurs, l’une n’invalide pas l’autre. »

Dans cette deuxième piste de réflexion, la notion d’infériorité est à retenir parce qu’elle permet de comprendre l’importance du travail de revitalisation des spiritualités et des cultures autochtones.

L’anthropologue en parle. « Lorsqu’on a imposé nos croyances et qu’on a poussé dans l’oubli les pratiques et les croyances traditionnelles en disant qu’elles n’avaient pas de sens, qu’elles étaient irrationnelles, les gens ont cessé de les pratiquer et elles sont tombées dans l’oubli. »

Jean-François Roussel poursuit : « Des Autochtones se sont appropriés à leur façon le christianisme.

« Il y a un livre à ce sujet : Le Christ est Amérindien écrit par Achiel Peelman et publié par Novalis en 1992. Dans ce livre, l’auteur a étudié comment des Autochtones dans différentes communautés du Québec et de l’Ontario répondaient à la question : Qui est Jésus pour vous? Il en ressortait que Jésus était un bon chaman qui guérit. Cette vision correspondait à leur besoin de guérison.

« C’est la même chose pour la célèbre Kateri Tekakwitha. Dans le regard des Autochtones catholiques, elle a beaucoup souffert et elle reste capable de les aider à assumer leur propre souffrance et douleur. Du fait que cette femme n’a pas été tout de suite reconnue, certains Autochtones peuvent s’y retrouver. Alors que du côté des Allochtones, l’accent n’est pas mis sur la dimension de la souffrance.

« Il y a des Autochtones très croyants qui vont faire la différence entre les actions de l’Église et le Christ. »

La responsabilité de l’église

C’est d’ailleurs dans cet esprit que beaucoup d’entre eux ont fait le déplacement pour rencontrer le Pape et entendre ses excuses, si longtemps attendues. Jean- François Roussel estime toutefois que cette visite a été une occasion manquée à plusieurs niveaux.

« Le Pape venait pour s’excuser auprès des Autochtones. Donc on souhaitait voir la participation d’un maximum de personnes autochtones pour recevoir ces excuses. Mais dans la manière de procéder, on sentait encore cette présence du colonisateur qui impose son envie. »

Des occasions manquées qui ont été remarquées, notamment par Murray Sinclair, l’ancien commissaire en chef de la Commission de vérité et de réconciliation. « La visite du Pape était très importante, ses excuses étaient très importantes. Mais le fait qu’il ne reconnaisse pas entièrement le rôle de l’Église dans le système des pensionnats, en pointant simplement la responsabilité de quelques individus de l’Église, laisse un grand vide. L’Église était coauteure des actes commis envers les Autochtones. Ce n’était pas seulement quelques personnes isolées. L’Église, sous prétexte d’une supériorité chrétienne, a participé activement à l’élimination des Autochtones. »

Alors qu’une visite papale demande habituellement quelque 72 semaines de préparation, la visite de François au Canada a été organisée en moins de deux mois. Un point que soulève Jean- François Roussel. « Cette visite a été préparée en vitesse par des gens d’Église. Les Autochtones n’ont pas été consultés sur le programme. D’ailleurs beaucoup de monde n’a pas été consulté. Le temps n’a pas été pris pour préparer correctement cette visite.

Des paroles et des actes

« Il y a cette idée qu’il faut avancer sans cesse. C’est le mantra des évêques au Canada depuis maintenant des dizaines années. L’objectif c’est qu’on se réconcilie. Sauf qu’on a oblitéré le fait qu’un grand nombre d’Autochtones avaient quitté l’Église catholique et qu’ils n’y reviendront pas, sauf à de rares exceptions. Pareille attitude ne va pas conduire à une réconciliation authentique. »

Photo de l’ancien pensionnat autochtone Ermineskin à Maskwacis. « Les missionnaires catholiques romains ont établi un pensionnat juste à l’ouest de Hobbema, dans ce qui est maintenant l’Alberta, en 1894. En 1903, trois enfants sont morts de la tuberculose, tandis qu’une enquête gouvernementale menée dans les années 1920 a conclu que cinquante pour cent des élèves de l’école étaient infectés par la tuberculose. Le gouvernement fédéral a assumé l’entière responsabilité de l’établissement en 1969.
La résidence a fermé au début des années 1970, et les installations éducatives ont été transférées à la bande Ermineskin en 1979. » (photo : Archives du Centre national pour la vérité et la réconciliation)

Un avis que partage Craig Charbonneau Fontaine, originaire de la Première Nation Sagkeeng et chercheur en recherche et développement au Centre de ressources éducatives des Premières Nations du Manitoba.

« À mon avis, les excuses du Pape l’ont été pour la forme. Elles n’avaient pratiquement aucun sens pour ceux qui sont encore confrontés quotidiennement à l’héritage de l’Église catholique, en particulier ceux qui vivent dans les réserves. Comme on dit, les paroles s’envolent. Le fait que l’Église catholique ait été dispensée par le gouvernement canadien de payer les 24 millions $ restants aux survivants des pensionnats autochtones confirme mon affirmation selon laquelle la réconciliation n’est que de la poudre aux yeux.

« D’après ma compréhension limitée, la réconciliation est issue du christianisme et fait partie des sacrements de pénitence. L’idée est l’absolution, non? En permettant au Canada et, pour l’essentiel, à l’Assemblée des Premières Nations, qui a négocié la frauduleuse Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (CRRPI), d’absoudre l’Église, et par extension elle-même, de ses crimes contre l’humanité, toute l’idée de réconciliation est une imposture.

« Le Canada et l’Assemblée des Premières Nations ont conspiré pour absoudre le Canada de toute responsabilité envers les survivants des pensionnats autochtones. Les survivants qui ont été revictimisés et retraumatisés par la CRRPI témoignent du fait que c’était une imposture. Cela me rappelle le cas où des juristes nazis embauchés dans le système juridique allemand après 1945 se sont accordés l’amnistie pour leurs jugements passés dans l’Allemagne nazie. »

En plus de la rapidité de la préparation, Jean-François Roussel souligne un discours tout en retenue du Pape. « Dans cette visite, il y avait le sentiment que toutes les paroles étaient contrôlées et pesées. Alors lorsque le Pape [ lors de la conférence de presse post-visite dans l’avion NDLR ] a finalement qualifié de génocide le traitement des Autochtones au Canada, j’ai eu l’impression qu’il avait retrouvé de la spontanéité. Dans le script prévu, le mot génocide n’était pas présent.

Quelles préparations du Pape?

« Il y a un certain nombre de personnes qui se demandaient comment le Pape avait été préparé à cette visite. À certains moments, dans sa manière de s’adresser aux personnes, on avait l’impression qu’il n’était pas au courant de certains faits, établis dans le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation ou concernant les enjeux même du mot génocide.

« L’exemple le plus flagrant a pris place au moment où une journaliste lui a posé une question sur la doctrine1 de la découverte. Il a demandé à la journaliste ce qu’était la doctrine de la découverte. Car en théologie, le concept de doctrine de la découverte (1) n’est pas utilisé. Après qu’il avait compris le concept, il a donné une réponse tout à fait satisfaisante. Mais s’il avait été mis au courant avant, il aurait maîtrisé certains outils à des moments clés. »

Murray Sinclair souligne aussi quelques éléments qui révèlent un manque de préparation du Pape pour cette visite. « Le Pape aurait dû être conseillé sur ces enjeux tout en suivant le travail de ses conseillers pour être bien au courant.

« Ses conseillers ne l’ont délibérément pas mis au fait des enjeux qui se jouaient lors de cette visite papale. Ce qui a eu pour résultat que lorsqu’il a présenté ses excuses, il pensait qu’il s’agissait d’excuses absolues. Il n’était pas conscient de tous les manquements de l’Église.

Des excuses à demi-mot

Murray Sinclair poursuit : « Je pense que nous devons aussi noter que le Pape était au courant de la relation entre l’Église et les peuples autochtones et de l’impact négatif que l’Église a eu sur les peuples autochtones puisqu’il avait déjà présenté des excuses aux peuples autochtones en Amérique du Sud. Ce sont des excuses très similaires qui ont été présentées aux Autochtones du Canada.

Chefs iroquois de la réserve des Six-Nations en train de lire des ceintures wampum à Brantford, Ontario en 1871. (De gauche à droite) : Joseph Snow, chef onondaga; George Henry Martin Johnson, père
de Pauline Johnson; le Mohawk John Buch, Onondaga; John Smoke Johnson, père de George Henry Martin Johnson; Isaac Hill, Onondaga; John Senaca Johnson, Seneca.
Les ceintures wampum sont utilisées pour représenter les ententes conclues entre des peuples. Elles sont particulièrement importantes pour les Traités et les pactes entre les peuples autochtones et les
puissances coloniales européennes. (Photo : Electric Studio / Bibliothèque et Archives Canada / c085137)

« Aucune de ces excuses ne reconnaît la nuisibilité d’une croyance spirituelle qui essaye d’en envahir une autre. Le fait qu’il ne se soit pas excusé au sujet du dommage que l’Église a commis dans ce domaine, c’était une immense erreur. »

Outre le manque de préparation à certains moments, Jean-François Roussel regrette que l’évènement n’ait pas permis un dialogue plus ouvert avec les personnes autochtones.

Un succès ou un échec?

« Il aurait été bon de rencontrer des porteurs de traditions non chrétiens. C’était possible, parce que le Pape rencontre des gens de différentes traditions religieuses. Et quand il les rencontre, il ne leur demande pas de prier Jésus. S’il rencontre des juifs, il ne va certainement pas leur demander de prier le Christ. Or durant sa visite, on a présumé que les interlocuteurs du Pape étaient des Autochtones catholiques. Il n’y avait pas de place pour entendre ces autres voix.

« Le Pape a misé beaucoup sur son expérience personnelle avec les Autochtones. Mais son expérience personnelle se résume à celle des Autochtones d’Amérique latine, qui sont très majoritairement croyants et pratiquants. Ce qui n’est pas le cas au Canada. À certains moments, le discours du Pape

n’était donc pas forcément adapté aux Autochtones du Canada. C’était encore une fois une question d’un manque de préparation.

« Toutes les homélies ont été données par le Pape. Il aurait été bon de privilégier la parole d’autres personnes qui n’étaient pas catholiques. Des personnes auraient pu apporter une perspective différente dans le cadre de la réconciliation. »

Au final, Jean-François Roussel souligne que le dernier mot de la visite papale revient aux personnes autochtones.

« Ce sont les Autochtones qui détermineront la portée, le succès ou l’échec de cette visite. »

À ce sujet, Craig Charbonneau Fontaine est clair. « C’est un succès si vous vivez dans la Première Nation crie de Maskwacis, en Alberta, qui a obtenu des routes refaites à l’occasion de la visite du Pape ; sinon, pour la plupart des gens qui vivent dans des réserves, sa visite n’a ni affecté, ni changé leur vie d’un iota.

« La majorité des peuples des Premières Nations luttent toujours et font face aux effets négatifs intergénérationnels que l’Église a causés. Le processus de récupération et de réparation des langues, des cérémonies et des savoirs traditionnels des Premières Nations sera long.

« Il dépendra de la volonté du Canada d’honorer et de mettre en œuvre les Traités. La réconciliation n’est qu’un terme vide de sens sans la mise en œuvre complète des Traités des Premières Nations. »

Qui était Kateri Tekakwitha (Sainte Kateri)?

Kateri Tekakwitha (1656-1680) est la première Autochtone d’Amérique du Nord à avoir été canonisée par l’Église catholique, par le pape Benoît XVI en 2012. Elle est la fille d’un père Mohawk et d’une mère algonquine.

Son baptême et sa communion en 1677 auraient provoqué des persécutions de la part de sa communauté. Elle décide de partir pour la mission de Saint-François-Xavier. Kateri Tekakwitha soumet son corps à une discipline sévère, au jeûne, à la flagellation et à la douleur du feu et du froid.

En 1681, un jésuite, le père Chauchetière raconte qu’une quinzaine de minutes après sa mort les marques de la petite vérole auraient disparu du visage de Kateri Tekakwitha et qu’il serait devenu « blanc et rayonnant de beauté ».

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