Par Raymond CLÉMENT.

Quand les responsables d’Hydro Manitoba prennent la parole pour parler gros sous, il est important d’avoir à l’esprit le contexte dans lequel évolue la société de la Couronne afin de ne surtout pas se bercer d’illusions.

En 1999, le Premier ministre manitobain Gary Doer avait fait en substance la déclaration suivante : Nous allons faire de l’hydroélectricité l’énergie du 21e siècle pour le Manitoba, tout comme le pétrole a été l’énergie du 20e siècle pour l’Alberta.

Cette vision politique a poussé les ingénieurs d’Hydro Manitoba à élaborer des plans pour les prochains barrages sur la rivière Nelson. Un quart de siècle plus tard, les choses ne se sont pas déroulées comme on l’espérait. Et c’est le moins qu’on puisse dire.

L’état des lieux sans se voiler la face

Comme je l’ai déjà indiqué dans certaines de mes chroniques, l’expansion du réseau a été justifiée par la croissance économique et l’exportation vers les États-Unis. Mais ces deux conditions du succès ne se sont pas vraiment matérialisées.

Plus grave encore, Hydro Manitoba a porté peu d’attention aux trois préoccupations clés : croissance économique, marché électrique domestique et marché de l’exportation.

L’expansion du réseau a aussi été stimulée par la tarification favorable et la réglementation du taux de rendement. Une double politique qui a contribué à la surconsommation d’électricité et à la surcapitalisation du réseau.

En d’autres mots, Hydro Manitoba a préféré construire des barrages sans chercher à gérer le réseau efficacement. En ce moment, la capacité de production est d’environ 30 % au-dessus de la charge de pointe, qui correspond au besoin énergétique maximal, disons pour la journée la plus froide de l’année.

Conséquences du plan d’expansion hydroélectrique

Conformément à la vision formulée par Gary Doer, Hydro Manitoba a mis en service le barrage Wuskwatim (capacité 200 MW) en 2011 ainsi que le barrage Keeyask (capacité 695 MW) en 2021. Ces deux barrages ont donc ajouté une capacité de génération d’électricité de 1,6 TWh pour Wuskwatim et de 4,4 TWh pour Keeyask.

Malgré cette augmentation de la capacité, la production est demeurée à une moyenne d’environ 33,8 TWh pour une demande de 31,5 TWh, stable depuis 2011.

La conséquence la plus lourde à porter du plan d’expansion d’Hydro Manitoba est à chercher du côté financier. La dette à long terme est passée de 9,1 milliards $ en 2011 à 23,6 milliards $ en 2023. Soit une augmentation de 229 %. Durant cette période, les recettes ont augmenté de 172 % et les dépenses de 202 %.

Le constat s’impose : la société de la Couronne ne dispose pas des outils adéquats pour bien gérer ses finances. Je m’interroge souvent sur les motifs qui poussent de temps en temps l’entreprise à geler les tarifs de l’électricité, alors que les finances sont dans un aussi piètre état.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul

Tout aussi inquiétant est le fait que Hydro Manitoba ne semble pas être prêt pour affronter l’impact du changement climatique, qui touche l’ensemble de l’entreprise. L’évolution climatique est responsable de trois années de sècheresse en cinq ans. À quoi bon avoir tous ces barrages s’il n’y a pas d’eau en amont du barrage? Alors comment va-t-on s’adapter? La question est encore sans réponse.

Côté modernisation des infrastructures, la société de la Couronne a demandé sept milliards $ pour rénover les équipements des lignes de transmission Bipole 1 et 2. Une évidente nécessité : le réseau à voltage de haute tension est reconnu pour être le plus vieux au Canada. Une réalité qui n’est guère de bon augure en ce qui concerne les autres installations du réseau. Cette demande d’investissement va exiger une augmentation annuelle de 3,5 % sur les tarifs électriques des consommateurs manitobains pour une période de 15 ans.

Après ce survol de la situation financière inquiétante d’Hydro Manitoba, je crains dorénavant plus que jamais pour la solvabilité de l’entreprise. Et donc pour ses possibilités d’obtenir des ressources financières solides afin d’effectuer l’inévitable transition à venir.

Devant ces incontournables nécessités, la pensée magique qui semble avoir encore cours à Hydro Manitoba ne sera d’aucun secours. Blâmer Gary Doer pour sa vision extraordinairement optimiste non plus.