Par Marie WIELGOCKI – Collaboration spéciale.
La Liberté a rencontré trois enseignants-chercheurs de l’Université de Saint-Boniface pour comprendre les défis auxquels doit faire face le monde universitaire dans l’utilisation de cette nouvelle technologie.
Pierre Minkala- Ntadi : « L’IA est un artefact qui peut faciliter la réflexion »
Pour Pierre Minkala-Ntadi, enseignant en littérature et en langue française à l’Université de Saint-Boniface, l’IA est « un artefact qui peut faciliter la réflexion », mais précise qu’elle doit être admise comme « une aide, et non un moyen en soi ».
« La problématique de l’innovation technologique a toujours été la même, quand une nouvelle technologie se met en route, beaucoup adoptent une posture prophétique qui invite à croire que celle-ci va résoudre tous les problèmes du monde », souligne l’enseignant-chercheur qui rappelle que « la technologie s’insère dans des processus et des pratiques sociales déjà en cours ».
Selon lui, le défi principal de l’utilisation de l’IA dans le cadre universitaire réside dans le principe d’honnêteté intellectuelle et du plagiat : « il ne faut pas avoir peur de l’Intelligence artificielle, il faut surtout poser les bonnes questions en termes de détournement de cette technologie », affirme-t-il.
« Ce n’est pas la technique qui définit les valeurs, mais l’humain », souligne l’enseignant qui précise que « si la pratique répond au niveau éthique, il n’y a rien de mal à l’utiliser ».
Ainsi, pour Pierre Minkala-Ntadi, il faut « adapter et mettre à jour les politiques universitaires existantes pour l’encadrer ».
Aujourd’hui, l’enseignant envisage d’utiliser l’Intelligence artificielle dans le cadre de ses cours : « cette technologie peut servir à préciser au mieux la définition des objectifs du cours par exemple ».
Renée Desjardins : « Cette technologie modifie la hiérarchie, les professeurs deviennent apprenants »
« Il faut réfléchir aux effets de cette technologie et à ses enjeux éthiques », affirme Renée Desjardins, professeure agrégée à l’école de traduction de l’Université Saint-Boniface.
Pour elle, l’utilisation de l’IA doit être « judicieuse et transparente ».
Pour l’enseignante, le principal défi pour le corps professoral au niveau universitaire réside dans le fait « qu’il n’existe pas de consigne générale » quant à l’utilisation de l’IA.
En effet, les « politiques varient d’un établissement à l’autre, et il existe aussi une variabilité d’un cours à l’autre ».
Et cette géométrie variable est « très difficile pour la communauté étudiante », qui se perd et doit sans cesse s’adapter aux différentes consignes. Renée Desjardins observe une technologie qui avance « à un rythme fulgurant ».
Ainsi, « les professeurs se retrouvent à être les apprenants ».
En ce sens, l’IA « modifie la hiérarchie dans la salle de classe, invite à l’humilité, et engage à créer un apprentissage collaboratif avec les élèves ».
« Je ne suis ni une techno-optimiste, ni une techno-déterministe, mais j’estime être techno-progressiste », affirme-t-elle, en précisant que « la technologie doit être au service des humains et non l’inverse, l’IA ne doit pas être au dépens de l’environnement, de notre bien-être ou du collectif ».
Par ailleurs, elle explique qu’il existe un « double discours ambivalent » sur l’investissement des universités dans l’intelligence artificielle : « les étudiants, qui sont très sensibles aux enjeux climatiques, sont témoins d’un discours incongrus lorsqu’on leur parle de politiques environnementales et de développement de l’IA, alors qu’on sait que cette technologie est extrêmement énergivore », constate Renée Desjardins.
Pour elle, les « administrations se doivent de réfléchir à leur prise de position à ce sujet ».
Frédéric Jubinville : « l’IA, c’est comme le feu, il faut savoir le maîtriser »
Frédéric Jubinville, enseignant en communication multimédia à l’Université Saint-Boniface, déclare utiliser l’Intelligence artificielle dans le cadre de ses cours : « cela m’arrive dans les apprentissages de mise en page par exemple, mais je m’assure qu’ils l’utilisent comme un outil ».
Du côté de ses élèves, l’enseignant accepte l’utilisation de l’IA « lorsqu’ils s’en servent pour bonifier leurs travaux », tant qu’ils sont « capables de démontrer toutes les notions utilisées », précise-t-il.
« Cet outil est comme le feu, il peut être destructeur comme ravager une forêt, mais c’est aussi un outil qui peut être bien utilisé lorsqu’il est maîtrisé », rapporte l’enseignant.
Mais une limite à son utilisation dans le cadre de l’université existe bel et bien.
« Au sein des cours de textes et de rédactions, l’IA peut être un élément néfaste », rapporte l’enseignent qui se souvient de certains élèves n’étant pas capables d’expliquer leurs travaux lorsqu’ils utilisaient l’IA.
L’enseignant utilise une autre métaphore et compare ainsi l’IA à un marteau : « si on donne un marteau à un enfant, il faut faire attention qu’il ne l’utilise pas de manière dangereuse.
Mais si on lui montre comment bien l’utiliser, il peut s’en servir pour construire quelque chose de bon ».
« J’aimerais pouvoir travailler avec des collègues pour développer la meilleure manière d’intégrer l’IA aux enseignements, mais cette technologie se déplace tellement vite que c’est compliqué », affirme-t-il.
Pour lui, l’enjeu réside aussi dans la capacité à « maintenir une forme d’intégrité dans l’utilisation de l’IA », et de comprendre l’outil avant de l’utiliser.
En somme, « c’est un très bon outil, mais on doit d’abord bien préparer la communauté étudiante avant de l’utiliser », souligne-t-il.


