Cette pièce, conçue collectivement sur près de quatre années de travail, revient à Winnipeg après une première tournée réussie et chaleureusement accueillie.

Elle a déjà été jouée 47 fois, notamment au Festival international des arts de la marionnette au Saguenay, à Toronto et à Petite-Rivière-Saint-François, lieu emblématique où se retirait Gabrielle Roy durant les 30 derniers étés de sa vie.

Pour comprendre la genèse de Cet été qui chantait, il faut revenir à la source : la maison d’été de Gabrielle Roy, à Petite-Rivière-Saint-François, sur les rives du Saint-Laurent, au Québec.

C’est là que Marie-Ève Fontaine (auteure du texte et interprète principale) a obtenu une résidence d’écriture.

C’est aussi là qu’elle a trouvé l’inspiration.

Natalie Labossière, interprète-marionnettiste et co-créatrice de la pièce a accepté de raconter ce moment où elle a reçu l’appel enthousiaste de Marie-Ève Fontaine, sa fille : « Elle m’appelle et me dit : Je suis en train de lire ses livres, les livres que lisait Gabrielle Roy. Je t’appelle parce que je suis inspirée pour écrire une pièce. Et je veux des marionnettes, c’est pour ça que je fais appel à toi », confie-t-elle en souriant.

Et elle accepte sans détour.

« Gabrielle Roy a toujours été dans notre inconscient culturel ici. Elle décrivait l’intériorité  : les conflits intérieurs, les états d’âme… C’est ce qui m’a toujours fascinée », dit Natalie Labossière.

Respiration collective

« Si j’avais un mot pour la pièce, je dirais : une respiration collective. On respire ensemble avec l’auditoire », résume Natalie Labossière.

Une définition qui décrit la dynamique propre du spectacle : pas de rebondissements tonitruants, pas de dramaturgie classique montée sur plusieurs actes. Ici, la scène devient une fenêtre intérieure dont le rythme épouse celui de la nature et de la mémoire.

Le public est parfois surpris, admet Natalie Labossière : « Ils sont tellement habitués à une mise en situation, à un élément déclencheur. Nous, ce n’est pas comme ça. »

L’absence d’entracte, la durée resserrée du spectacle (environ 70 minutes) contribuent à créer une immersion complète.

Immersion nécessaire car, comme le rappelle l’artiste-marionnettiste, Cet été qui chantait est d’abord un livre de deuil.

Derrière les descriptions lumineuses d’un été au bord du fleuve se cache la maladie de Bernadette, sœur aînée de Gabrielle Roy.

« C’était sa confidente, sa conseillère », raconte Natalie Labossière.

La relation épistolaire entre les deux sœurs est au cœur de la pièce.

Une scénographie poétique

La mise en scène, signée Pierre Robitaille, emprunte les arts de la marionnette pour traduire sur scène l’univers intérieur de Gabrielle Roy.

Les marionnettes permettent de jouer sur les échelles pour créer à la fois des espaces larges et extérieurs, et à la fois des espaces intérieurs.

Le décor, réalisé par Denis Duguay, est simple : sur scène, une table avec des chaises, quelques meubles, et un cadre lumineux d’où surgissent animaux, étang, lumière mouvante.

Un théâtre d’images où l’écran agit tantôt comme la fenêtre de la maison d’été de Gabrielle Roy, tantôt comme la page d’un livre en train de s’écrire.

La création a été véritablement collective.

« Ce n’est pas juste le metteur en scène qui prenait les décisions, on a tricoté ensemble pendant quatre ans », insiste Natalie Labossière.

Un tissage qui donne au spectacle cette particularité : tout y respire la nature, la douceur, et la poésie.

L’homme-orchestre

Les paysages sonores de Gérald Laroche, musicien et artiste visuel, façonnent une grande part de l’émotion du spectacle.

« Une histoire, c’est un peu, comme un dessin à crayons en mine. Et la musique, c’est ajouter la couleur», dit-il.

Et la présence physique de l’homme-orchestre sur scène, dans les feuillages, interpelle : en effet, il n’est pas en retrait dans les coulisses. Avec ses harmonicas, ses arcs à bouche, ses flûtes, son tambour à pied et toute une panoplie de bruitages, il incarne la voix de la nature.

« On ne met pas assez d’attention aux sons extérieurs. Alors, l’idée, c’est que moi, je fais vivre ou voir tout ce qui est là, mais que les gens ne voient pas. Tous les petits sons de la nature, comme les animaux, que souvent les gens oublient, tout à coup, ils entendent un son, et ça les ramène un peu dans cet instant-là. Puis je pense que c’est aussi une manière d’emmener les gens vraiment dans la pièce », détaille Gérald Laroche.

Son rôle dans la pièce dépasse la simple illustration sonore.

Gérald Laroche sculpte l’espace, suit le rythme des acteurs et des marionnettes afin de faire ressortir les émotions.

« Je peux suivre les comédiens et jouer à la manière qu’ils bougent. Comme je vais suivre la marionnette, et aller chercher différents sentiments, comme aller à la nostalgie, le stress, quelqu’un qui est émerveillé par revoir les oiseaux dans le ciel, au pied dans l’eau, faire un son d’harmonica qui sonne un peu comme si quelqu’un bouge l’eau, et puis juste suivre les mouvements d’une marionnette », explique-t-il.

La création musicale a été faite en immersion, sur les lieux mêmes qui inspirèrent Gabrielle Roy.

« On m’a invité à Petite-Rivière-Saint-François pour écouter et voir le paysage, pour que cela m’inspire pour écrire la musique. La vitesse et le rythme des vagues sont différents par rapport aux rivières et lacs qu’on a ici au Manitoba. Puis, le train passe près du fleuve à Petite-Rivière-Saint-François, et il y a comme une falaise. Tu entends l’écho en bas, il monte, il va faire une courbe. Ici, dans les Plaines, tu l’entends, puis il continue. Il va juste aller à l’infini », décrit-il.

La pièce repose sur une grande subtilité.

« Ce n’est pas le volume. Ce sont les accords, et la manière de jouer les notes pour aller chercher les espaces qui importent. Les gens ne le réalisent pas, mais ils le sentent. C’est très subtil », explique Gérald Laroche.

Un succès intergénérationnel

Avec sa finesse, sa lenteur assumée et sa poésie, ce spectacle touche autant les enfants que les aînés.

« Il y a des familles, les enfants réagissent, parlent à leurs grands-parents. Il y a une connexion qui se fait », raconte Natalie Labossière. Même phénomène que décrit Gérald Laroche, qui constate la puissance d’évocation de la musique.

« Il y a des douces larmes, des gens qui replongent dans leur enfance, d’autres qui sortent sans mots », confie-t-il.

Une spectatrice lui a dit un jour qu’elle avait l’impression « d’être complètement ailleurs pendant une heure. »

Avec un tel accueil, l’équipe envisage déjà l’avenir. Une tournée européenne n’est pas exclue.

« On nous a dit que c’est un beau petit bijou qui mériterait d’être vu de l’autre côté de l’Atlantique… », dit Natalie Labossière prudemment.

La possibilité d’une traduction du spectacle en anglais, tout en conservant des parties en français, est également dans les plans.

« Ce serait une façon de partager la culture francophone canadienne à un public plus large encore », conclut-elle.

La Liberté a demandé une entrevue à Marie-Ève Fontaine mais malheureu- sement elle n’était pas en mesure de nous donner une entrevue cette fois-ci.