En quelques heures à peine, toutes les places de l’atelier de ceinture fléchée animé par Julie Allard se sont envolées.
Symbole puissant de l’histoire et de l’identité métisses, la ceinture fléchée revient au premier plan, portée par une génération qui cherche à renouer avec des traditions longtemps étouffées.
Pour Richard Turenne, directeur de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNMSJM), ce succès n’a rien d’anodin.
« Il y a une soif de retrouver sa culture, pas juste d’acheter une ceinture, mais de la fabriquer soi-même, de comprendre comment elle est faite », explique-t-il.
La ceinture fléchée est bien plus qu’un simple accessoire vestimentaire. Popularisée dans l’Est du Canada, notamment au Québec, par les voyageurs de la traite des fourrures, elle a été adoptée et transformée par les Métis de la rivière Rouge.
Utilisée pour maintenir un manteau, porter des charges lourdes, transporter des objets ou même marquer un bison après la chasse, elle était à la fois pratique et identitaire.
« Les Métis sont nés des alliances entre les voyageurs européens et les femmes des Premières Nations. La ceinture fléchée reflète exactement cela : un mélange d’influences autochtones et européennes », rappelle Richard Turenne.
Les motifs en forme de flèches, caractéristiques de ces ceintures, représentent le mouvement, la direction et le parcours du peuple métis.
Les couleurs utilisées, souvent le rouge, le bleu, le blanc, le jaune et parfois le noir, ont aussi une forte charge symbolique : le rouge pour la terre et la résilience, le bleu pour l’unité et les eaux, le blanc pour la paix et le Créateur, et le noir pour rappeler les épreuves traversées.
Réapprendre ce qui a été perdu
Pour Julie Allard, l’animatrice de l’atelier, l’enseignement de la ceinture fléchée est profondément lié à une quête personnelle.
« Je savais que j’étais métisse, mais je ne connaissais rien de la culture, parce que tout avait été caché », raconte-t-elle.
Comme beaucoup de Métis, sa famille a grandi dans un contexte où cette identité n’était pas valorisée, parfois même niée, à la suite des politiques coloniales et des violences subies par les communautés.
Ce silence forcé a provoqué une rupture dans la transmission des savoirs.
« Il y a eu une barrière. La culture n’a pas été passée de génération en génération », explique Julie Allard.
C’est à l’âge de 18 ans qu’elle a décidé de partir à la recherche de ses racines : festivals métis, perlage, fabrication de mocassins, musique traditionnelle, cueillette de plantes sauvages… jusqu’à la découverte de la ceinture fléchée, en 2021, à travers un cours en ligne organisé par le Seven Oaks Métis Council.
« Au début, mes ceintures n’étaient pas belles du tout, j’étais découragée, mais j’ai continué », se souvient-elle. Peu à peu, le geste est devenu plus sûr, et surtout, le lien avec sa culture plus profond.
« J’ai ressenti quelque chose de très fort. Tisser, c’était une façon de me reconnecter à mon identité », souligne-t-elle.
Partager
« Je me suis dit que maintenant que j’avais appris, j’avais aussi la responsabilité de le partager », rajoute Julie Allard.
Elle commence à intervenir dans l’école de ses enfants, et c’est ainsi que son nom a circulé jusqu’à l’UNMSJM, qui l’a invitée à animer un atelier.
L’organisme, qui propose toute l’année des activités de redécouverte culturelle (perlage, tannage de peaux, langue michif entre autres) voyait dans la ceinture fléchée une continuité naturelle de sa mission.
« C’est une programmation expérientielle traditionnelle. On veut que les gens puissent faire, toucher, créer », souligne Richard Turenne.
Et la popularité de l’atelier a dépassé les attentes : limité à 12 participants pour des raisons logistiques, il a attiré plus de 20 demandes en très peu de temps!
« Ça montre la vitalité des communautés et leur désir de se reconnecter », note Richard Turenne.
Un besoin de sens et de bien-être
Pour Richard Turenne, qui pratique la chasse et les activités traditionnelles, le fait de renouer avec des savoirs ancestraux a une dimension presque thérapeutique.
« Il y a un élément de santé mentale et de santé culturelle quand tu te réappropries un art qui était en marge. Ça repose l’esprit, ça retisse les liens ancestraux. », dit-il.
Julie Allard observe la même chose. Apprendre à tisser une ceinture, même à petite échelle sur un métier de table avec des bobines de laine multicolores, demande patience, persévérance et concentration.
« Ça prend environ 20 heures pour faire une ceinture de 10 pieds. On ralentit. On est dans le moment », ajoute-t-elle.
Mais surtout, c’est un geste de réappropriation. « Mon espoir, c’est qu’un jour, on n’aura plus besoin de ces cours, parce que la culture sera vécue naturellement, transmise dans les familles », conclut-elle.

