Enseignante universitaire et chercheuse en travail social, l’arrivée en juillet dernier de Kharoll-Ann Souffrant dans le paysage universitaire manitobain contribue à bousculer l’image traditionnelle du corps professoral francophone canadien, mais révèle aussi des défis structurels persistants.
On l’a déjà prise pour une étudiante, mais c’est bien elle la professeure.
À 33 ans, Kharoll-Ann Souffrant enseigne depuis juillet 2025 à l’Université de Saint-Boniface, au département de travail social.
Québécoise née de parents haïtiens, elle mène des recherches sur les violences sexuelles, les rapports de pouvoir, les féminismes noirs et la justice sociale.
« Je vais toujours me sentir comme une anomalie, je pense. Mais j’apprends à vivre avec », assure-t-elle.
En ce mois de février, mois de l’histoire des Noirs, son parcours rappelle que ces histoires s’écrivent aussi dans les institutions d’aujourd’hui.
Entre lucidité et ténacité
L’enseignante parle avec lucidité de la fatigue qu’implique la négociation permanente de sa légitimité.
Parler de son parcours revient inévitablement à parler de positionnalité, de regard social, et d’un milieu qui n’a pas été historiquement pensé pour des femmes comme elle.
« Des fois, quand je m’exprime, parce que je suis quand même jeune, j’ai 33 ans, j’enseigne depuis 2021, c’est sûr que des fois, on remet en doute ce que je dis à cause de mon apparence, mais je sais que ce que je dis, ça fait du sens. J’ai lu, j’ai étudié, j’ai un CV. »
Kharoll-Ann Souffrant a grandi à Montréal. Aujourd’hui installée à Winnipeg, elle assure que rien, dans son enfance, ne la destinait au monde universitaire.
« Mes parents ne sont pas universitaires. On ne m’a jamais dit que je devais faire tel ou tel métier. J’ai tracé ma voie naturellement. J’aime apprendre, mais je n’aimais pas vraiment l’école quand j’étais plus jeune. »
À 12 ans déjà, elle s’engage dans des groupes communautaires. Entre levées de fonds, défense des droits humains et travail auprès des femmes, ce qui l’anime n’est pas la reconnaissance mais l’impact concret.
« Les gens ne réalisent pas le niveau de travail derrière. »
Elle se décrit comme une enfant tenace : « Quand j’ai quelque chose dans la tête, je continue. Même si je dois marcher seule ».
« Je voulais quitter le Québec depuis un moment. Je sentais que je stagnais. Ici, je respire un peu mieux », explique-t-elle.
Ainsi, en 2025, elle accepte un poste au Manitoba, une décision qu’elle décrit comme néces- saire, et un départ qui relève d’une stratégie de survie professionnelle et personnelle : « On m’a mis beaucoup, beaucoup de bâtons dans les roues. Même des gens qui se disent féministes ou antiracistes ».
Le cœur du problème
Ce que décrit la professeure dépasse le ressenti individuel, c’est aussi un constat documenté.
Selon le rapport Underrepresented and Underpaid: Diversity and Equity among Canada’s Post-Secondary Education Teachers publié en 2018 par l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU), à partir des données du recensement de 2016, les personnes noires formaient 3,1 % de la population active au Canada, et les professeurs noirs représentaient 2 % du corps professoral universitaire.
Dans ce même rapport, il apparaît que les femmes restent cantonnées à des rangs inférieurs, 48,5 % sont des professeures adjoints, et seulement 27,6 % des professeures titulaires.
Les femmes non blanches, elles, occupent plus souvent des postes précaires, à court terme, et gagnent en moyenne 68 cents pour chaque dollar gagné par un homme blanc.
À titre comparatif, les femmes blanches professeures et instructrices collégiales gagnent en moyenne 82 cents pour chaque dollar gagné par leurs homologues masculins.
Autrement dit, l’écart salarial touche les femmes en tant que groupe, mais il se creuse davantage encore lorsqu’elles appartiennent à une minorité visible.
Des réalités qui s’éclairent à travers la notion d’intersectionnalité, développée par l’africaine-américaine Kimberlé Crenshaw, qui montre comment racisme, sexisme et autres rapports de pouvoir s’entrecroisent pour former des discriminations.
À cela s’ajoute ce que la chercheuse africaine-américaine Moya Bailey nomme la misogynoire, soit la forme spécifique de racisme, et sexisme, visant les femmes noires.
Une autre manière d’enseigner
« Les attentes sont très basses envers les personnes noires. Même des gens très éduqués sont étonnés que tu sois capable. Des fois, on me parle comme si j’étais une enfant, alors que je suis prof comme vous. »
Ses expériences façonnent sa vision de la classe, et en ce sens, elle refuse une autorité figée car, dit-elle, « les élèves ne sont pas des pages blanches ».
Au contraire, Kharoll-Ann Souffrant aime être contredite par ses élèves, « c’est comme ça qu’on apprend », assure la professeure.
« Je leur dis : faites ce que vous voulez dans la vie, et ne soyez pas trop influencés par les autres. »
Dans son parcours, une phrase revient souvent de la part de ses élèves : « T’es la première prof noire que j’ai eue de ma vie », explique-t-elle.
Ce constat, elle l’entend, elle l’a aussi vécu, au regard de la diversité des enseignants mais aussi de la diversité dans la salle de classe même.
Elle ajoute : « plus j’ai monté dans mes études, plus j’étais toute seule. Ça en dit long ».
Une autre étude publiée en 2023 dans le Journal of Contemporary Issues in Education (1) montre que les étudiants noirs au Canada expérimentent des sentiments et situations d’isolement, de manque de mentorat et de racisme systémique dans leur environnement universitaire.
Dans ce contexte, la présence de professeures racisées, comme Kharoll-Ann Souffrant, prend une dimension particulière.
Ce qui la rend fière
En 2022, Kharoll-Ann Souffrant publie Le privilège de dénoncer, un essai qui circule aujourd’hui à l’international et qui est enseigné à l’université.
L’ouvrage explore les violences sexuelles, les rapports de pouvoir et les inégalités systémiques, en croisant analyse sociale, recherche et expérience vécue.
Elle y interroge la légitimité et les silences lorsqu’il s’agit de dénoncer des violences et pourquoi certaines voix sont systématiquement minimisées.
« J’assume d’écrire à partir du vécu. Je pars de ce que je vois, de ce qui me rend inconfortable, puis je fais de la recherche pour le comprendre. »
Son prochain livre, La langue de ma mère, prévue pour fin 2026, portera sur le rapport aux langues et sur la construction identitaire.
Lorsque l’on jette un œil à son parcours, et à ses écrits, ce ne sont ni les titres, ni les postes qui le définissent, mais le travail, l’engagement et la volonté d’ouvrir la voie à d’autres : « Les gens que je veux aider ne sont souvent pas dans ma classe. Il faut donc aussi faire du travail en dehors de l’université, sinon le savoir ne circule pas, et il reste dans une bulle », assure l’autrice.
« Moi, j’ai avancé en étant moi-même. Je n’ai pas triché pour être là. Comment j’ai fait les choses, c’est ce dont je suis la plus fière », conclut-elle.
(1) Opini, B. & Henry, A., I Was Also Dying Silently… Black Graduate Students’ Mentorship Experiences, Journal of Contemporary Issues in Education, 2023.

