Le professeur Derrick Nault revient sur une confusion ancienne et largement reprise dans les récits entourant la Résistance de la Rivière-Rouge. Métis de la Rivière-Rouge et professeur à l’Université de Winnipeg, au Département d’études autochtones, il s’intéresse notamment à la figure de François Guillemette, parfois orthographié Guilmette, dans les documents d’archives (1), un nom qui a été associé à l’exécution de Thomas Scott en 1870, puis à une photographie emblématique de Louis Riel.

Thomas Scott, membre du Canadian Party, un groupe opposé au gouvernement provisoire de Louis Riel, est exécuté en mars 1870 à l’issue d’un procès.

Dans les récits qui circulent par la suite, le nom de François Guilmette apparaît comme celui de l’homme lui ayant porté le coup fatal.

Dans son travail, le professeur revient sur la manière dont ce nom s’est imposé.

Il observe d’abord que cette figure ne s’inscrit pas dans les logiques habituelles de parenté et d’appartenance communautaire propres aux Métis de la Rivière-Rouge.

« Il est toujours présenté comme quelqu’un venu de l’extérieur, sans attaches, sans relations familiales connues », souligne-t-il.

Cette position marginale contraste avec la manière dont les autres acteurs historiques de la période sont identifiés et documentés.

« Ça ne semble pas logique. Quelqu’un n’entre pas dans une communauté comme ça pour participer à une exécution. »

En reprenant des écrits plus contemporains sur l’exécution de Thomas Scott, l’historien constate que le nom de François Guilmette, ou Guillemette, n’est pas clairement établi.

Et, en s’appuyant sur les transcriptions, il explique que le nom intervient surtout lors du procès d’Ambroise Lépine, en 1874.

À ce moment-là, les témoignages sont livrés par des personnes étroitement liées, par la famille ou par la communauté métisse.

Ainsi, « nommer quelqu’un qui n’est pas réellement identifiable permettait de détourner l’attention et de protéger ceux qui étaient impliqués », explique Derrick Nault.

« Le problème, ce n’est pas une erreur isolée, c’est une chaîne de reprises. »

Une fois nommé oralement puis inscrit sur papier, le nom est repris par des historiens sans toujours être réinterrogé.

Photographie prise le 3 juin 1870 par Joseph Langevin. À l’arrière-plan, de gauche à droite : François Guillemette (Charles Larocque), Pierre Delorme, Thomas Bunn, Xavier Pagé, André Beauchemin, Baptiste Tourond et Thomas Spence (de profil). Au rang central : Pierre Poitras, John Bruce, Louis Riel, William O’Donoghue et François Dauphinais. Au premier plan : Hugh F. (ou Bob) O’Lone et Paul Proulx.
Photographie prise le 3 juin 1870 par Joseph Langevin. À l’arrière-plan, de gauche à droite : François Guillemette (Charles Larocque), Pierre Delorme, Thomas Bunn, Xavier Pagé, André Beauchemin, Baptiste Tourond et Thomas Spence (de profil). Au rang central : Pierre Poitras, John Bruce, Louis Riel, William O’Donoghue et François Dauphinais. Au premier plan : Hugh F. (ou Bob) O’Lone et Paul Proulx. (photo : University of Manitoba Archives and Special Collections, A13-5)

Riel et ses conseillers

« Ce n’était pas un portrait formel. »

Cette logique de reprise se retrouve également dans l’interprétation d’une photographie célèbre de Louis Riel prise le 3 juin 1870 par Joseph Langevin, un Québécois vivant à la Rivière-Rouge entre 1864 et 1870.

Une image qui est très souvent reprise comme un portrait officiel du gouvernement provisoire.

Or, Derrick Nault rappelle qu’elle ne correspond pas à une mise en scène institutionnelle.

« Beaucoup de gens pensent que cette photographie est un portrait officiel du gouvernement provisoire. Mais ce n’est pas le cas. Cette photo a été prise dans un saloon.

« Nombreux sont ceux qui pensent que toutes les personnes qui y figurent en faisaient partie. »

Un des hommes figurant à l’arrière de la photographie a longtemps été identifié comme étant François Guilmette ou Guillemette.

Or, selon Derrick Nault, cette identification serait erronée.

Il s’agirait plutôt de Charles Larocque, un agriculteur Métis de Saint-Vital, soutien de Louis Riel sans pour autant être membre du gouvernement provisoire.

Une identification que l’on retrouve aujourd’hui dans plusieurs sources, notamment à la Société historique de Saint-Boniface (SHSB) et dans des publications de la Manitoba Historical Society, où cet homme est désigné à la fois sous le nom de François Guillemette et de Charles Larocque.

La directrice générale de la SHSB, Émilie Pigeon, précise que la photographie intitulée Louis Riel et des membres du conseil du Gouvernement Provisoire correspond à celui transmis lors de son acquisition, l’original provenant des Archives du Manitoba, et qu’aucun renommage n’est envisagé à ce stade, bien qu’à l’avenir une précision contextuelle puisse éventuellement être ajoutée pour les chercheurs.

« Certaines personnes sur la photo faisaient partie du gouvernement provisoire, d’autres non. Mais l’image donne l’illusion d’un ensemble homogène », explique Derrick Nault.

La photographie perçue comme celle du gouvernement provisoire rassemble par ailleurs des figures aux trajectoires politiques bien différentes.

Comme William O’Donoghue, assis à la gauche de Louis Riel sur la photographie, et pourtant porteur d’un projet politique radicalement différent.

« Il était contre l’entrée du Manitoba dans la Confédération. »

Membre du gouvernement provisoire, il s’oppose à l’entrée du Manitoba dans la Confédération et défend l’idée d’un rattachement du territoire aux États-Unis.

Pour le chercheur, cela rappelle que l’image ne peut être lue comme le portrait homogène d’un projet politique unique et ainsi, « projeter une unité qui n’existait pas », souligne-t-il.

Le professeur fait remarquer la présence sur l’image de Thomas Spence, ou de Paul Proulx, « qui ne faisaient pas partie du gouvernement provisoire », dit-il, à l’inverse de Elzéar Goulet et Ambroise Lépine, absents de cette photographie.

Au-delà de l’image, Derrick Nault évoque aussi un épisode lié à son histoire familiale.

Il rappelle que son ancêtre, André Nault, a été chargé de protéger le drapeau britannique au fort Garry sur ordre de Louis Riel, illustrant les tensions internes et complexifiant nos compréhensions de la Résistance.

Mémoire, espace public

Selon l’historien, ces récits ont une portée qui nous dépasse aujourd’hui encore, il attire l’attention sur la manière dont l’histoire métisse est inscrite, ou absente, dans l’espace public.

Il évoque notamment le parc Elzéar-Goulet, un lieu qui permet de faire un retour dans l’histoire.

« Elzéar Goulet était un Métis. Il ne vivait pas à la Rivière-Rouge en permanence, il venait de Pembina. »

Derrick Nault évoque Elzéar Goulet, capitaine dans le gouvernement provisoire de Louis Riel, qui a participé à l’exécution de Thomas Scott et à la Résistance de la Rivière Rouge.

En 1870, après avoir été reconnu dans un saloon, il est poursuivi par une foule sur Post Office Street, aujourd’hui l’avenue Lombard.

Il s’est ensuite jeté dans la rivière pour rejoindre Saint-Boniface, en vain et est décédé lors de sa tentative de traversée, alors qu’il était pris pour cible par la foule.

C’est aujourd’hui un parc qui contribue au paysage de Winnipeg, mais qui permet aussi d’en apprendre sur son histoire, en permettant « de comprendre, physiquement, ce qui s’est passé », dit-il.

Le professeur rappelle que certains marqueurs de l’histoire métisse sont moins, ou peu, visibles dans l’espace urbain.

Il souligne ce contraste en mentionnant l’existence de quartiers entiers, comme Wolseley, nommé d’après Garnet Wolseley, le général britannique ayant dirigé l’expédition militaire envoyée à la Rivière Rouge en 1870, à la suite de la Résistance menée par Louis Riel.

Une cohabitation des mémoires qui, selon lui, invite à interroger la manière dont certaines histoires sont mises de l’avant, tandis que d’autres restent en marge. Derrick Nault ajoute : « Un lieu peut porter plusieurs couches d’histoire ».

De plus, il insiste sur l’intérêt pédagogique de l’espace urbain, qu’il utilise avec ses étudiants, notamment à travers des projets de circuits pédestres historiques.

Pour lui, revenir sur une absence, une identification erronée ou sur un nom mal attribué ne relève pas d’un simple exercice de correction.

Il s’agit d’une démarche qui participe à l’éducation, à la transmission et à une meilleure compréhension des récits importants pour l’histoire du Manitoba.

« Questionner ce que l’on croit savoir n’efface pas la mémoire. Ça lui redonne de la profondeur », conclut le professeur.

(1) Transcriptions et archives du procès d’Ambroise Lépine.