Par Anaïs NZELOMONA – collaboration spéciale
À Saint-Boniface, le Théâtre Cercle Molière tente de répondre à un manque bien réel, en offrant la formation Dans son corps qui mise sur le corps comme point d’entrée vers le jeu, tout en mettant en lumière une absence dans la formation pour les artistes francophones.
Au Manitoba, les artistes francophones de la scène disposent de peu de lieux de formation en français, en particulier lorsqu’il s’agit d’un travail approfondi sur le jeu, la voix ou le mouvement.
C’est dans ce contexte que le Théâtre Cercle Molière (TCM) propose, du 16 au 19 avril, Dans son corps, un atelier intensif dirigé par Marie-Josée Chartier, artiste multidisciplinaire québécoise basée en Ontario, reconnue pour son travail en danse, théâtre, musique et opéra.
Pour Marie-Ève Fontaine, directrice artistique et co-directrice générale du TCM, cette initiative répond à un manque structurel : « Dans l’Ouest canadien, on n’a pas la chance d’avoir un programme de formation francophone pour le théâtre et pour le jeu ».
Dans son corps
La formation Dans son corps aura lieu sur trois jours au studio du TCM.
Le 16 avril, aura lieu un souper d’accueil et une séance d’introduction, suivie les 17, 18 et 19 avril de journées de formation de 7 heures au Studio du TCM.
La formation réunit un petit groupe de dix participants sélectionnés sur dossier.
Pendant trois jours, les journées s’organisent autour du mouvement, de la voix et de l’improvisation, avec une progression pensée pour amener chacun à développer une présence scénique plus incarnée.
Pour Marie-Ève Fontaine, ce type de formation ponctuelle est aujourd’hui une nécessité : « Au Cercle Molière, on essaie d’offrir des formations qui viennent combler un certain manque, un besoin, une soif qu’on a ici pour ces outils-là ».
Un manque qu’elle relie directement à la réalité des artistes franco-manitobains, « qui ont envie d’être là, assure-t-elle, mais on ne leur a pas nécessairement donné les outils, ni beaucoup d’occasions de se former ».
Dans ce contexte, difficile de construire un parcours professionnel classique.
Bien que le Théâtre Cercle Molière à Saint-Boniface fondé en 1925 soit l’une des plus anciennes de ces troupes, en comparaison avec La Troupe du Jour à Saskatoon, l’UniThéâtre à Edmonton ou Le Théâtre la Seizième à Vancouver, Marie-Ève Fontaine s’interroge sur les conditions de vie au sein du milieu artistique.
« Si je suis artiste francophone au Manitoba, est-ce que je peux gagner ma vie en espérant jouer une ou deux productions par année? La réponse, c’est non. »
Résultat, beaucoup d’artistes jonglent avec plusieurs emplois, répètent le soir, et développent leur pratique au fil de l’expérience plus que par une formation continue.
« L’avantage, c’est que ça nous rend débrouillards », ajoute la directrice artistique du TCM.
Former sans formation
Du côté universitaire, l’offre demeure limitée.
À l’Université de Saint-Boniface, il existe un baccalauréat en arts, mais sans spécialisation en beaux-arts ou en interprétation.
Le doyen de la Faculté des arts et des sciences, Alexandre Brassard, le résume clairement, « on ne parle pas de beaux-arts ici, on parle des arts libéraux. »
S’il souligne la diversité des disciplines offertes, il reconnaît aussi les limites de cette offre : « On n’a pas d’arts visuels, pas d’arts plastiques, pas de musique. »
Le théâtre existe bien dans les cours de français, mais sans programme structuré de formation artistique. C’est précisément dans cet espace laissé vacant que s’inscrit l’atelier du TCM.

Pour Marie-Josée Chartier, le point de départ est simple, presque fondamental.
« Les gens ne sont vraiment pas en connexion avec leur corps en général », dit-elle. Son approche repose sur l’idée que le corps n’est pas seulement un outil de performance, mais un point d’ancrage essentiel pour penser, ressentir et jouer.
« On a la tête et le corps, mais on fonctionne souvent juste dans la tête. »
À ses yeux, reconnecter les deux change tout car plus on est en contact avec notre corps, « plus l’on écoute ce que notre corps nous dit, plus on peut s’épanouir, pas juste artistiquement mais dans tout ».
L’atelier est donc conçu comme un espace d’exploration avec des matinées qui sont consacrées à réveiller le corps, avec des exercices inspirés de différentes pratiques, allant du mouvement à la respiration.
Puis vient ensuite le travail de voix et mouvement, comme l’explique Marie-Josée : « Ce n’est pas chanter devant un piano. C’est explorer la voix dans le corps, dans le jeu ».
Les après-midis, eux, sont dédiés à l’improvisation et à la création, « le but ici, c’est que chacun travaille à son niveau confortable », insiste-t-elle.
Une condition essentielle, selon elle, repose sur le cadre posé dès le départ : « On ne juge pas les autres, et on ne se juge pas soi-même. Ça, ça reste à la porte ».
C’est précisément cette approche qui a convaincu Marie-Ève Fontaine. « Je l’avais trouvée vraiment sensible, très habile dans sa façon d’intégrer le mouvement au théâtre », raconte-t-elle.
Marie-Ève Fontaine et Marie-Josée Chartier se connaissent depuis plusieurs années, elles ont notamment collaboré en 2017 sur un projet théâtral, où Marie-Josée Chartier intervenait comme coach de gestuelle, une rencontre qui a marqué la directrice du TCM et motivé son invitation, pour la première fois, au TCM.
Ce que Marie-Ève Fontaine souhaite aujourd’hui offrir aux artistes d’ici, ce sont des outils concrets, mais aussi une autre manière d’aborder le jeu, « comment approcher un personnage à partir du corps », résume-t-elle.
Au-delà de la formation elle-même, l’initiative illustre la résilience des artistes francophones pour qui, « hors Québec, il y a toujours un instinct de survie », conclut Marie-Josée Chartier.
