Au bord de la route Transcanadienne, la Municipalité rurale de Taché tente de convertir la fréquentation du Centre du Canada en débouchés pour les entrepreneurs locaux.
Lancé en 2025, le Marché au Centre du Canada mise désormais sur la fidélisation de ses vendeurs et davantage de visibilité pour poursuivre son développement.
Chaque vendredi depuis le début de l’été, les automobilistes qui empruntent la route Transcanadienne peuvent apercevoir des kiosques installés dans le parc du Centre du Canada.
Mis sur pied en 2025, le Marché du Centre du Canada est porté conjointement par Martha Petrusevich, agente de développement économique de la MR de Taché, et la Corporation de développement communautaire (CDC) de Taché.
Composée d’entreprises locales, la CDC est une sorte de chambre de commerce : « Elle se concentre sur le développement de notre communauté, avec une approche adaptée à notre région », explique-t-elle.
De l’idée au concret
Le projet est né d’un constat : une étude réalisée à l’été 2023 par la M.R. a permis de déterminer qu’environ 1 500 véhicules s’arrêtaient chaque jour au Centre du Canada.
L’idée d’y créer un marché pour capitaliser sur cette forte fréquentation est alors venue comme une évidence : « On s’est demandé : comment faire de cet endroit un lieu où les gens d’ici pourraient développer leurs affaires? »
Le vendredi a été retenu pour profiter du passage des villégiateurs en route vers les lacs, sans toutefois concurrencer les autres marchés, généralement organisés le mercredi ou le samedi, explique Martha Petrusevich.
La première saison a pris la forme de cinq rendez-vous organisés toutes les deux semaines à l’été 2025. Une fréquence qui pouvait toutefois prêter à confusion.
« Les gens se demandaient toujours : C’est quel vendredi, déjà? Alors, on a décidé de tenir le Marché chaque semaine, pour lui donner un peu de régularité. »
Cette année, pour sa deuxième édition, le Marché accueille ainsi les visiteurs chaque vendredi de 13 h à 18 h, du 5 juin au 4 septembre 2026.
Pour sa première année d’existence, le Marché a bénéficié d’une météo favorable et d’un nombre important de vendeurs, lui permettant d’at- teindre l’équilibre financier.
« Les frais de participation nous ont rapporté environ 3 500 $. Nous avons acheté de la signalisation, payé les assurances et installé des drapeaux, des toilettes portatives ainsi qu’une station de lavage des mains. Tout cela a coûté environ 3 500 $, donc le Marché s’est autofinancé », détaille Martha Petrusevich.
Cette progression lui a d’ailleurs valu une nomination cette année par l’Economic Developers Association of Manitoba (EDAM), dans la catégorie Projet de l’année de moins de 100 000 $, sans toutefois remporter le prix.
L’objectif est désormais de dépasser le résultat de l’an dernier, mais l’aspect entièrement extérieur du Marché joue contre lui cette année.
Au moment de l’entrevue, la pluie s’était invitée à presque tous les marchés organisés depuis le début de la saison.
« Jusqu’à présent, le Marché est plus petit que l’an dernier, et la météo y est pour beaucoup. »
Selon l’agente de développement économique, le Marché du Centre du Canada a vu une moyenne d’une dizaine de vendeurs venus de Taché et alentours chaque semaine cette saison, dont une moitié bilingue ou francophone.
Moyennant 45 $ par marché, il leur offre « une plateforme pour vendre leurs produits » dans ce lieu hautement touristique.
Une question de visibilité
« Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il grêle, on est présents », lance Ricardo Lopez.
Depuis le début de la saison, il tient chaque vendredi le kiosque de Wild West Charcoal au Marché avec son ami et associé Walter Hiebert, propriétaire de l’entreprise.
Originaire du Québec, Ricardo Lopez s’est installé au Manitoba il y a cinq ans. C’est Walter Hiebert qui l’a accueilli à son arrivée.
« C’était mon seul contact. C’est lui qui m’a soutenu tout le long de ma transition », raconte-t-il.
Les deux hommes travaillaient déjà ensemble dans la construction avant la création de Wild West Charcoal, il y a un peu plus de deux ans.
S’ils ont décidé de participer au Marché du Centre du Canada pour la première fois cette année, c’est à la demande de Martha Petrusevich : « Wild West Charcoal est encore une jeune entreprise. On voulait prendre part à ce projet pour la faire croître », explique Walter Hiebert.
Déjà présente à de nombreux salons, notamment à la Red River Exhibition ou au RBC Convention Centre, l’entreprise gagne une visibilité supplémentaire grâce au Marché.
« Ça nous permet de faire connaître nos produits, dont beaucoup sont locaux », souligne Ricardo Lopez.
Spécialisée dans la cuisine en plein air, Wild West Charcoal vend notamment des barbecues, du charbon, des granules, des sauces et des épices.
Pour l’instant, les retombées financières restent cependant limitées : les revenus générés permettent de couvrir les frais de participation, mais rarement le reste, comme le déplacement et le temps consacré.
« Si on venait ici uniquement pour vendre, on serait perdant », estime Ricardo Lopez.
Pour Wild West Charcoal, le Marché du Centre du Canada sert donc moins de point de vente que de vitrine. Selon lui, l’intérêt se situe à plus long terme.
« Il y a beaucoup de touristes, mais aussi des gens de la région qui vont aux lacs et qui, eux, passent souvent par ici. »
Grâce aux publications de Walter Hiebert sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes viennent désor- mais directement les voir à leur kiosque.
Tous deux espèrent qu’avec le temps, leur présence régulière attirera également de nouveaux clients dans leur magasin de Navin, sur la Transcanadienne à l’est de Winnipeg.
Sans comptage précis, les deux amis évaluent la fréquentation du Marché à quelques centaines de personnes en moyenne.
« C’est assez varié. On voit surtout des couples et des familles, mais aussi des groupes de touristes », décrit Ricardo Lopez.
Parmi eux, les francophones sont au rendez-vous à chaque marché, assure Ricardo Lopez, qui estime qu’ils représentent entre 10 et 15 % des visiteurs, « voire plus ».
« La plupart devinent que je parle français parce que je roule mes r en anglais. Pourtant, mon anglais n’est pas si mauvais! Ils entendent mon accent et me demandent tout de suite : Québécois, hein? Tu es francophone? »
Il rencontre notamment beaucoup de touristes du Québec et de l’Ontario, surpris et heureux de pouvoir parler français au Manitoba.
Ces échanges lui donnent ainsi l’occasion de rappeler que la province n’est pas seulement anglophone.
« C’est toujours agréable de rencontrer quelqu’un qui parle ta langue maternelle. Tu as déjà une connexion. »
Un potentiel à faire fructifier
L’emplacement du Marché semble bien remplir son rôle : Ricardo Lopez estime qu’environ les trois quarts des visiteurs du parc du Centre du Canada s’arrêtent à au moins un kiosque.
Il relève cependant deux facteurs principaux qui influent, selon lui, sur sa réussite.
« La météo, c’est le numéro un. Quand il y a une belle journée ensoleillée, ça vend plus. Ensuite, c’est le nombre de vendeurs. Quand il y en a plus, les gens passent plus de temps au Marché et on a plus de chances de faire des ventes. »
Il estime également qu’une plus grande diversité de vendeurs et donc de produits renforcerait son attractivité.
Le manque d’assiduité de certains vendeurs représente toutefois une autre difficulté à ses yeux : « Si les vendeurs ne viennent qu’une fois de temps en temps et que ce ne sont jamais les mêmes, les gens ne pourront pas s’y fier. Si on veut que les gens reviennent, il faut créer une habitude. »
Cette incertitude complique aussi la promotion du Marché : impossible d’annoncer précisément à l’avance les vendeurs et les produits disponibles.
En étant présents chaque semaine avec Wild West Charcoal, Ricardo Lopez et Walter Hiebert espèrent montrer l’exemple aux autres vendeurs.
Il arrive aussi que certains vendeurs remballent avant la fermeture, risquant ainsi de manquer les villégiateurs que le Marché cherche justement à capter.
Les conditions du Marché, consultables sur le site de la CDC de Taché, précisent pourtant qu’ils doivent rester sur place pendant toute sa durée, de 13 h à 18 h, et qu’il aura lieu peu importe la météo.
Une obligation qui n’existe toutefois que « sur le papier » d’après Ricardo Lopez. « Dans les autres salons, si tu démontes ton kiosque avant la fin, tu as une amende », compare-t-il.
Il préconise donc des mesures concrètes pour encourager le sérieux et l’engagement des vendeurs afin de permettre au Marché de croître.
Pour améliorer le Marché, Wild West Charcoal plaide avant tout pour des installations en dur, avec une structure couverte pour mettre les marchands à l’abri de la pluie ainsi que de vraies toilettes.
« Il y a encore beaucoup de travail à faire pour mieux organiser le site et le rendre plus accueillant. Ça va dépendre du financement, mais on est en train de pousser pour ça », explique Ricardo Lopez.
Ce dernier souhaiterait également davantage de promotion de la part de la Municipalité ainsi qu’une meilleure signalisation, avec par exemple l’installation d’une grande pancarte visible depuis la Transcanadienne.
Cette volonté de développement est partagée par la MR de Taché, qui entend poursuivre l’expérience dans les années à venir et envisage ainsi plusieurs aménagements pour pérenniser le Marché.
« Notre objectif à terme est de doter le Marché d’une structure permanente pour le protéger des intempéries ainsi que de branchements électriques », annonce Martha Petrusevich.
Wild West Charcoal compte, de son côté, prolonger son aventure au Centre du Canada.
« Avec Walter, on veut essayer de promouvoir tout ça. Cet endroit est radi- calement sous-utilisé, mais il a énormément de potentiel », conclut Ricardo Lopez.