L’accès à la parentalité semble se courber sous le poids des contraintes économiques. C’est en tout cas ce que laisse entendre une étude publiée par Statistique Canada.
Portant sur la période 2017-2023, les femmes âgées de 22 à 39 ans vivant en couple et occupées sont nettement plus susceptibles d’avoir leur premier enfant lorsque leur ménage dispose d’un revenu élevé.
En 2023, les femmes appartenant à la tranche de revenu familial la plus élevée étaient 2,5 fois plus susceptibles d’accueillir un premier enfant que celles situées dans la tranche la plus faible.
Cet écart ne cesse de s’élargir, puisqu’il était de 2,1 en 2017.
Un changement de modèle social
Pendant longtemps, la démographie associait des niveaux de scolarité plus élevés à une fécondité moindre en raison du coût d’opportunité des carrières. Cependant, l’étude montre que la capacité financière du ménage est désormais le moteur clé.
Invitée à commenter ces résultats, Solène Lardoux, professeure agrégée au Département de démographie et des sciences de la population à l’Université de Montréal, confirme cette évolution, tout en apportant une nuance importante quant aux données administratives utilisées :
« C’est un résultat intéressant parce qu’auparavant, on associait plutôt des fécondités plus élevées à des niveaux d’éducation plus bas. Mais dans les fichiers d’impôts, on n’a pas d’indication du niveau d’instruction, du niveau de scolarité, du niveau d’éducation dans les fichiers administratifs.
« Là, on utilise le revenu, mais finalement, peut-être qu’il ne se substitue pas complètement au niveau d’instruction et aux effets du niveau d’instruction, c’est-à-dire plus ces femmes, plus elles ont un diplôme élevé, plus elles restent aux études, plus elles reportent leur première naissance et plus il peut y avoir des enjeux biologiques, mais aussi culturels, normatifs
« La question, en tout cas, reste intéressante, les conclusions aussi restent intéressantes, parce que ça peut confirmer certaines études qualitatives sur des intentions de fécondité de jeunes adultes, qui disent qu’ils constitueront une famille quand ils auront des revenus élevés, quand ils auront un logement, quand ils auront commencé une carrière ».
La sécurité d’emploi et l’environnement institutionnel
L’étude de Statistique Canada met également en avant le rôle prépondérant du statut d’emploi. Indépendamment du revenu, les femmes travaillant dans le secteur public ou occupant un emploi syndiqué sont significativement plus nombreuses à franchir le pas de la maternité.
Les femmes employées dans les administrations publiques, l’enseignement ou la santé présentent systématiquement une probabilité plus élevée d’avoir leur premier enfant. L’écart avec les autres secteurs s’est d’ailleurs accentué, passant de +16,3 % en 2017 à +34,3 % en 2023.
Pour Solène Lardoux, ce constat traduit la quête d’un cadre protecteur :
« C’est un environnement plus sensible à la conciliation travail-famille, qui a introduit dans son mandat le bien-être des travailleurs et la stabilité de l’emploi. »
Inquiétudes et leviers politiques
Face à l’augmentation des inégalités et à l’accès difficile au logement, de nombreux couples choisissent de reporter leur projet parental.
Interrogée sur l’efficacité des primes directes à la naissance parfois évoquées dans le débat public, Solène Lardoux est plutôt dubitative :
« Les aides financières ponctuelles pour l’arrivée d’un enfant, ce n’est pas très concluant. Ce qui doit être concerné, ce sont les conditions de vie au travail, la flexibilité entre conciliation étude-travail-famille, l’abordabilité des logements et le temps passé dans les transports. »
Pour l’avenir, la professeure rappelle l’importance pour les pouvoirs publics de rebâtir un climat de confiance et de stabilité.
« Au niveau politique, il s’agit de créer un environnement où il y a moins d’incertitudes et qui soit plus engagé vers le bien-être de sa population », conclut-elle, alors que le renouvellement des générations s’impose comme un défi de société majeur.
Pour rappel, l‘indice synthétique de fécondité au Canada a connu une baisse presque continue au cours de la dernière décennie, passant de 1,61 enfant par femme en 2014 pour atteindre un creux historique de 1,25 en 2024.


