À l’échelle du Manitoba, les candidatures féminines dans les différentes municipalités sont pourtant en hausse.
Mais les femmes ne représentent toujours qu’environ le quart des candidats.
Quels obstacles continuent de freiner leur participation à la politique municipale?
12 candidats dont une seule femme, voilà le portrait de la course à la mairie de Winnipeg, capitale et plus grande ville du Manitoba.
Cette faible présence contraste toutefois avec une progression observée à l’échelle de la province.
Selon les données préliminaires de l’Association des municipalités du Manitoba (AMM), 340 femmes sont candidates aux élections municipales, contre 289 en 2022.
Le nombre total de candidatures est passé, pendant la même période, de 1 380 à 1 480.
Malgré cette progression, les femmes ne représentent encore qu’environ 24 % des candidatures municipales au Manitoba.
La Liberté en a discuté avec la Dre Kelly Saunders, directrice du département de sciences politiques de l’Université de Brandon et professeure au programme d’études sur le genre et les femmes.
« Je ne suis pas surprise, avoue-t-elle, mais je suis clairement déçue. Les femmes font 51 % de la population dans ce pays mais c’est toujours si difficile d’obtenir une représentation équitable. »
Selon elle, c’est une réalité qui dépasse les limites de la ville de Winnipeg, mais qui se transpose également à d’autres niveaux de gouvernance.
« En réalité, si l’on regarde les autres niveaux de gouvernement, que ce soit au niveau provincial ou fédéral, on est malheureusement encore loin d’une forme d’égalité », explique Dre Saunders.
Une politique au masculin
Il semble y avoir des facteurs qui expliquent une telle réalité selon la docteure Saunders.
Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas simplement une forme de désintérêt des femmes envers la chose publique.
« Ce n’est absolument pas que les femmes s’intéressent moins à la politique que les hommes, ce serait simpliste de penser cela. »
Il y a, explique-t-elle, des facteurs institutionnels et structurels qui ont un impact sur le nombre de candidatures féminines qui font le saut en politique active.
« Même si l’écart se resserre, la politique fait partie de ces domaines, tout comme la médecine, le droit ou l’entreprenariat, où les femmes ont historiquement souvent été mises de côté. Cela vient de croyances selon lesquelles les femmes n’ont pas le tempérament nécessaire, les aptitudes sociales requises, etc… »
Même si ces stéréotypes sont moins présents qu’auparavant, il demeure que c’est souvent ce qui ressort lorsqu’une femme est présente sur la scène publique.
« Il y a encore un double standard lorsqu’on voit une femme politicienne. Les gens se demandent si elle est assez forte pour le travail, si elle montre de l’émotion, ça devient un sujet central, on se demandera si elle n’est pas trop sensible, des questions qu’on ne poserait jamais si c’était un homme. »
Tracey Drexler, seule candidature féminine dans la course à la mairie, affirme également que ce n’est pas toujours facile pour les femmes de se lancer en politique.
« Dans les dernières années, j’ai l’impression que c’est encore plus difficile. Des chambres d’écho se sont créées de plusieurs façons avec les réseaux sociaux. Les femmes se font attaquer sur leur physique, sur de quoi elles ont l’air, plusieurs commentaires que les hommes politiciens ne reçoivent pas. »
Bien que ce soit sa première implication en politique, elle est bien décidée à ne pas se laisser intimider par une telle réalité.
« Il y a plusieurs milieux qui sont encore dominés par les hommes. Je travaille dans le réseau ferroviaire où les femmes ne représentent que 3 % des employés. Je vais juste continuer de me tenir debout et d’être qui je suis car je sais que c’est important d’avoir une représentation féminine. »
Même si depuis quelques années les partis politiques mettent en place des mesures incitatives pour sélectionner des candidates et atteindre une certaine parité, faire son entrée en politique demeure difficile pour une femme.
« La politique est un milieu qui est encore très élitiste. Pour avoir des chances de remporter une élection importante, il faut avoir des bons contacts, une certaine notoriété, être en mesure d’avoir du bon financement. Malheureusement, la plupart des candidats proviennent de milieux où c’est encore difficile pour une femme de se démarquer. C’est comme ça que la société fonctionne. »
À titre d’exemple, Kelly Saunders mentionne que les candidats jugés favoris pour remporter la course, Scott Gillingham et Kevin Klein, sont deux hommes avec une expérience déjà faite en politique et qui ont baigné dans le milieu pendant plusieurs années.
Ils connaissent le milieu, ont pu rencontrer des gens d’affaires, sont bien connus dans les hautes sphères de la société.
« Pour atteindre le haut de la pyramide, le bureau de la mairie, il faut un certain capital social, il faut avoir un bon réseau, du financement, être capable de se distinguer dans les soirées de réseautage », explique la docteure Saunders.
« Donc ce n’est pas vraiment les électeurs eux-mêmes qui sont les sources du problème. En fait, les études montrent que l’électorat n’est pas sexiste. Ce sont plutôt les barrières structurelles et la façon dont les formes de pouvoir ont été bâties. »
Les femmes, de sérieuses candidates
Aaron Moore, professeur de sciences politiques à l’Université de Winnipeg et expert en politique municipale, ne se dit pas non plus surpris du très maigre nombre de femmes dans la course à la mairie de Winnipeg.
« Quelque chose d’important à savoir c’est que, lorsqu’une femme est candidate, c’est généralement une candidature sérieuse avec de réelles chances de l’emporter », explique-t-il.

La particularité de la course, qui compte déjà un nombre assez élevé de candidats, ne fait pas du manque de femmes une anomalie, selon ce professeur en sciences politiques.
« Bien que chaque candidat pense avoir une chance de l’emporter, dans les faits il n’y en a que quelques-uns qui risquent d’être réellement dans la course. C’est peut-être une question d’ego, mais les hommes ont davantage tendance à se lancer dans quelque chose même s’ils n’ont pas le profil pour. »
Aaron Moore rejoint les propos de Kelly Saunders concernant les indicateurs de succès lors d’une course électorale.
« Le financement est un gros bout du bâton, mais ça dépend bien sûr du niveau de notoriété et du réseau. »
C’est ce qui explique, selon lui, que lorsqu’une femme se lance, elle a généralement plus de chance de l’emporter puisqu’elle est mieux préparée.
« Si on regarde les dernières élections à Winnipeg, notamment en 2014, lorsque Judy Wasylycia-Leis est arrivée deuxième et avait de réelles chances de l’emporter. La même chose est arrivée en 2018 avec Jenny Motkaluk qui était la seule femme dans la course. »
De plus, une campagne électorale vient souvent avec beaucoup de sacrifices.
« Les femmes ont souvent plus conscience de l’énergie que demande une campagne et c’est d’autant plus difficile pour elles de mettre leur vie sur pause pour se concentrer là-dessus. Souvent, elles exercent davantage de responsabilités familiales, ce qui en dit beaucoup sur les rôles traditionnels de genre. Plusieurs hommes vont se lancer même s’ils ont des enfants en bas âge, les femmes font cela moins souvent. »
Tracey Drexler affirme également comprendre les raisons pour lesquelles plusieurs femmes hésitent à faire le saut en politique active.
En tant que mère, c’est une réalité qu’elle a elle-même vécue.
« La majorité des tâches domestiques ont tendance à tomber sur les épaules des femmes. C’est plus difficile pour elles de bâtir une carrière quand elles ont des enfants. Il faut toujours trouver un moyen de concilier ses ambitions personnelles, professionnelles et sa vie de famille, ce qui n’est pas facile. »
Elle avoue elle-même avoir hésité à se lancer dans la course, particulièrement dans le contexte ambiant, où les politiciens craignent parfois pour leur sécurité.
« J’ai hésité car, même si c’est quelque chose que je ne tolère pas et que ça ne me dérange pas de subir toutes sortes d’attaques personnelles, je ne veux pas que cela affecte mes enfants. J’ai déjà commencé à recevoir des attaques complètement gratuites et personnelles et je ne veux pas qu’ils voient ce genre de message envers leur mère sur les réseaux. »
Elle affirme cependant utiliser cette expérience pour leur montrer un exemple de résilience et de persévérance face à l’adversité.
Des voix à faire entendre
La représentation des femmes en politique est pourtant un enjeu important selon Kelly Saunders.
« J’imagine qu’on peut se demander : Mais ça change quoi? C’est tu vraiment si important d’avoir des femmes au pouvoir? Mais ça l’est. C’est que nos politiciens, les gens qui nous représentent, doivent connaître notre réalité s’ils veulent légiférer en conséquence. Il y a tellement d’enjeux qui touchent particulièrement les femmes et c’est primordial d’avoir ces perspectives autour de la table. Certains enjeux comme l’itinérance sont perçus différemment par les hommes et par les femmes, ce ne sont souvent pas les mêmes considérations qui sont prises en compte. La première étape pour avoir des politiques publiques qui fonctionnent, c’est de s’assurer d’avoir de la diversité de perspectives qui sont entendues. »
À cela s’ajoute la réalité à laquelle les femmes sont souvent confrontées lorsqu’elles deviennent des figures publiques, en particulier à l’ère des réseaux sociaux.
« Il y a quelque chose de vraiment cruel avec les réseaux sociaux et toutes les technologies modernes. Avant, les femmes pouvaient recevoir des menaces, mais il y avait toujours une certaine distance. Maintenant avec les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, on assiste à quelque chose de vraiment différent. Et, encore une fois, c’est particulièrement différent pour les femmes. Les insultes en ligne prennent souvent une connotation sexuelle et les images générées par l’IA également. »
La docteure Kelly Saunders estime donc qu’il y a du travail à faire pour créer un environnement sain qui permet aux femmes de se lancer en politique en toute sécurité.
Selon Tracey Drexler, les politiciens doivent également faire une rétrospective sur ce qui retient les femmes de s’impliquer en politique.
« Plusieurs hommes politiciens font partie du problème car ils participent à un système qui marginalise les femmes. Trop souvent, ils tolèrent auprès de leurs partisans des traitements envers les politiciennes qui ne devraient pas être tolérés. Dans leur approche, ils ne craquent peut-être pas l’allumette, mais ils attisent certainement les flammes. »
Prochainement, La Liberté proposera un article sur Tracey Drexler et son programme électoral.




